Analyse des élections municipales à Douai (Nord)

Analyse des élections municipales à Douai (Nord)

mars 13, 2020 0 Par Hémisphère Gauche

A l’approche des élections municipales, Hémisphère gauche propose différentes analyses des enjeux et candidatures dans différentes villes. La présente note se penche sur le cas de Douai, ville de 39,700 habitants1, sous-préfecture du département du Nord et située dans le bassin minier. Après une présentation du contexte d’ensemble (1), une revue détaillée des candidatures sera effectuée afin d’en tirer des enseignements stratégiques pour la gauche aux niveaux régional et national (2).

 

1/ Le contexte des élections municipales à Douai demeure singulier alors que la ville fait face à d’importants enjeux économiques et sociaux

 

À Douai, les élections municipales du 15 et 22 mars prochains se déroulent dans un contexte politique particulier. D’une part, Douai fût l’une des seules villes à basculer à gauche lors des élections municipales de mars 2014, alors que le Parti socialiste (PS) connaissait au niveau national une défaite historique. D’autre part, les listes candidates préfigurent une nouvelle répartition de l’offre politique autour de trois blocs (gauche social-écologiste, droite libérale, nationaliste), auxquels s’ajoutent des listes citoyennes plus ou moins identifiées politiquement.

 

Douai fait face à des problématiques similaires à celles que connaissent de nombreuses villes dites « moyennes ». La ville a ainsi perdu 2,500 habitants sur la période 2010-2019, et environ 10,000 habitants depuis 19682. Les commerces du centre-ville souffrent particulièrement de la proximité de grandes zones commerciales entourant la ville, en particulier celle de Noyelles-Godault. Leur développement a largement été encouragé par les pouvoirs publics et a conduit au déplacement massif de l’emploi de Douai vers la périphérie de l’intercommunalité. La réduction des services publics, notamment en matière de transport ferroviaire, mais aussi le pouvoir d’attraction de la métropole lilloise, renforcent le sentiment d’abandon des habitants par les pouvoirs publics. La pénurie de médecins a quant à elle fait l’objet de la « une » de l’édition internationale du New York Times3, afin d’alerter sur la difficulté de trouver des médecins pour constater un décès.

 

En lien avec la trajectoire économique du bassin minier, la ville fait face à de nombreuses difficultés sociales. Le taux de chômage des 15 à 64 ans en 2016 est en effet bien supérieur à Douai (24,1% en 20164) que dans le Nord (17,9% en 20165) et a fortiori que par rapport au niveau national (9,9% en 20166). Ces difficultés sociales trouvent leurs sources dans des dynamiques de long terme, en particulier la disparition des houillères dans les années 1970. Mais elles sont aussi la conséquence de mouvements plus récents. Ainsi, la crise économique de 2008 a durablement diminué le niveau de vie des habitants de la région. Un sentiment de fragilité persiste sur le plan économique en raison de la présence d’industries dont dépendent beaucoup d’emplois, à l’image de l’usine Renault, susceptibles d’être délocalisées à terme. La fermeture progressive d’un certain nombre de commerces de proximité, phénomène visible dans le centre-ville, a également alimenté cette impression d’abandon. En somme, ces facteurs économiques et sociaux favorisent la propagation d’un sentiment de déclin et offrent un terrain fertile au RN.

 

La ville dispose toutefois d’atouts qui participent à l’ancrage dans le territoire d’habitants issus de couches sociales favorisées. Douai bénéficie d’une situation géographique favorable (20 minutes de TER depuis Lille, 1h20 en TGV depuis Paris) qui en fait une ville dortoir pour de nombreux cadres. La présence d’institutions judiciaires et d’établissements scolaires reconnus attire des étudiants et des emplois qualifiés. Ainsi, une partie de cet électorat qui se mobilise fortement lors des élections est semblable à celui que l’on retrouve dans les grandes métropoles.

 

2/ La gauche unie autour du maire sortant fait face à une concurrence forte sur plusieurs fronts

 

Quatre listes sont étudiées dans la présente note en raison de leur intérêt particulier pour analyser la reconfiguration du paysage politique français.

 

A. Frédéric Chéreau. Douai Au Cœur (PS, EELV, PCF)

Le maire sortant, Frédéric Chéreau, a été élu en 2014 avec le soutien du PS et d’Europe Écologie Les Verts (EELV), dans un esprit de changement face à une droite divisée. Jacques Vernier (UMP) avait décidé de passer la main après avoir effectué cinq mandats d’affilée (1983-2014), dont le dernier a été jalonné de nombreuses difficultés, notamment financières. Aussi, le nouvel exécutif municipal a cherché à réaliser un mandat sérieux sur ce volet. Divers chantiers ont en outre été menés avec succès autour de thématiques nouvelles (réduction de la circulation motorisée dans le centre-ville, développement des conseils de quartier).
Malgré une démarche volontaire sur différents enjeux consensuels à l’échelle du Douaisis, la municipalité sortante est vivement critiquée par les oppositions sur des sujets sensibles électoralement (sécurité, impôts locaux). Parmi les actions reconnues du maire sortant, on peut citer par exemple son action contre la diminution du nombre de dessertes TGV7, son interpellation du Ministère de la Justice lors de la réforme de la carte judiciaire8 ou encore son opposition à l’agrandissement de la zone commerciale de Noyelles-Godault. Toutefois, sur certaines thématiques, l’exécutif est critiqué. En particulier, les impôts locaux demeurent plus élevés que dans les communes avoisinantes. L’insécurité devient par ailleurs un sujet de préoccupation majeur.
A l’approche des élections, tout l’enjeu réside dans la capacité de la liste “Douai Au Cœur”, rassemblant toute la gauche, d’incarner auprès des Douaisiens le “changement dans la continuité”. La crédibilité et le caractère rassembleur de la liste menée par Frédéric Chéreau sont de toute évidence des atouts importants. EELV a ainsi fait le choix de se lier à nouveau au PS, et le Parti communiste français (PCF) lui a finalement emboîté le pas. Cependant, la victoire de la liste de la gauche unie dépend aussi de sa capacité à élargir sa base, notamment vers l’électorat jeune autour de la question écologique. Sur ce point, le programme est bien établi autour de son troisième pilier “Respirer” même si la communication sur les réseaux sociaux apparaît en retrait par rapport aux autres listes, où figurent des candidats jeunes.

 

B. Coline Craeye. Douai Dynamique et Durable ! (LREM, Agir, Modem)

Coline Craeye, candidate investie par La République En Marche (LREM), incarne le rassemblement de la droite et du centre. Débutant sa campagne avec un déficit de notoriété, elle a su profiter du ralliement de Franz Quatreboeufs (Modem) et de Xavier Thierry (LR) pour rassembler plus largement et bénéficier de l’expérience d’élus locaux, tandis que le député LREM de Douai, Dimitri Houbron, figure dans la liste. Afin d’élargir sa base électorale, elle a en outre fait le choix de se détacher du bilan national de son parti en évoquant le moins possible son investiture par LREM. Elle dispose par ailleurs d’un réseau important d’élus de la région : elle a été collaboratrice de Christian Poiret, vice-président divers droite du département, et aussi de Gérald Darmanin. Face à la liste de Coline Craeye, la liste “Douai capital” de Thierry Tesson soutenue par les partis traditionnels de la droite et du centre (LR, UDI) peine à s’imposer dans la campagne. C’est donc Coline Craeye qui incarne le mieux désormais la droite à Douai, faisant ainsi écho à la trajectoire électorale nationale de LREM.
La candidate mène une campagne offensive contre la majorité sortante et cherche à incarner une forme de renouvellement. Coline Craeye axe ainsi sa campagne sur la sécurité, la propreté, l’attractivité de la ville, l’écologie et les finances locales. Elle cherche à concilier une image jeune autour de l’écologie tout en séduisant l’électorat de droite traditionnel, voire plus à droite, autour de thématiques telles que la sécurité. Sa présence sur les réseaux sociaux et ses attaques franches envers le maire rappellent une forme de “populisme du centre”. Cependant, elle pâtit du rejet d’En Marche au niveau national.

 

C. Thibaut François. Douai plus belle, plus propre, plus sûre (RN)

Thibaut François bénéficie de la dynamique du RN aux niveaux régional et national. Ce dernier a obtenu 39,72% des voix face à Dimitri Houbron (LREM) au second tour des élections législatives de 2017. Il souhaite s’afficher comme étant le premier opposant au maire sortant et s’appuie sur la crédibilité municipale du RN, qui est notamment au pouvoir à Hénin-Beaumont avec Steeve Briois, ville située à 15 minutes de Douai en voiture. Implanté récemment dans la ville, le candidat mène une campagne violente, comme l’illustre la diffusion d’un tract à l’effigie du maire actuel et qui titre “Stop au socialiste de Douai”, pour gagner en visibilité et ainsi combler son manque de notoriété. Thibaut François fait d’ailleurs partie de la jeune génération de cadres du RN à la recherche d’un point de chute pour s’implanter localement.

 

D. François Guiffard. Ensemble faisons Douai (sans étiquette)

François Guiffard est engagé depuis plusieurs années sur le territoire. Il s’est notamment fait connaître à Douai en tant que représentant local du Parti de gauche et de la France insoumise (FI), et s’est déjà présenté aux élections départementales et aux élections législatives. Lors de ces dernières élections, bénéficiant de la dynamique nationale de la FI, il a réuni 14,70% des voix.
Suivant la trajectoire de sympathisants de la FI dans plusieurs villes, François Guiffard a fait le choix de constituer une liste citoyenne. Il a intégré progressivement plusieurs Douaisiens à sa liste, qui ont travaillé sur un projet municipal dans la durée. Jeune, éloquent, maîtrisant parfaitement les outils de communication sur les réseaux sociaux, il peut attirer les voix d’écologistes et des jeunes de gauche aux dépens notamment de la liste du maire sortant.

 

En définitive, les élections municipales à Douai seront l’occasion (1) d’étudier deux stratégies politiques ancrées à gauche, à savoir la liste citoyenne et la liste d’union de la gauche fondée sur les organisations traditionnelles ; (2) de constater la convergence de l’électorat d’En Marche avec la droite ; (3) de confirmer l’existence d’une base électorale pour le RN dans la région.

 

1 Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Douai

2 Ibid.

3 L’article est disponible ici : https://www.nytimes.com/2019/12/16/world/europe/france-death-certificate.html

4 Source : Insee

5 Source : Insee

6 Source : Insee

7 Par exemple, l’observateur du Douaisis titrait le 4 mars 2019 : “Douai : Pour sauver les TGB, le maire de Douai à la radio et Douaisis agglo dans la presse nationale”

8 Par exemple, la Voix du Nord titrait le 21 novembre 2018 : “Douai : Spécialisation des cours d’appel, Frédéric Chéreau tire la sonnette d’alarme”.