Les territoires conquis de l’islamisme

Les territoires conquis de l’islamisme

février 23, 2020 0 Par Hémisphère Gauche

Sous la direction de Bernard ROUGIER

 

Résumé

 

L’ouvrage retrace les conclusions d’une enquête effectuée sur différents terrains (Aubervilliers, Mantes-la-Jolie, Argenteuil, Toulouse, Molenbeek, la prison de Fleury-Mérogis), sous la direction de Bernard ROUGIER, Professeur des universités à Paris 3/ Sorbonne-Nouvelle et directeur du Centre des études arabes, avec la contribution de ses étudiants placés en immersion.

Le titre du livre qui fait écho à l’ouvrage d’Emmanuel Brenner, Les territoires perdus de la République (2002), résume le propos. Là où la République a reculé, ce n’est pas le vide qui s’est installé, ni même la délinquance, mais une autre conception du bien public : l’islamisme.

Dans la controverse qui oppose Olivier Roy à Gilles Kepel et que l’on peut résumer au débat entre « islamisation de la radicalité » ou « radicalisation de l’islam », le livre prend clairement position en faveur de la seconde proposition.

« En rabattant la violence religieuse sur le modèle de la dérive individuelle et nihiliste, l’inédit redevenait banal et l’explication rassurante. Privilégier la dimension psychologique et intrafamiliale au détriment de l’analyse sociologique et idéologique, au motif louable de ne pas fournir à l’extrême droite des arguments supplémentaires dans le débat public à l’encontre des populations d’origine étrangère, empêchait d’observer avec le recul nécessaire les évolutions récentes de la société française et de porter un diagnostic objectif et empirique sur les situations locales les plus inquiétantes en termes de cohésion nationale. »

Pour Rougier et ses co-auteurs, le passage à l’islamisme puis, pour certains, au djihad, ne relève pas, pour l’essentiel, d’individus isolés mais fonctionne par imprégnation, au contact de militants de l’islamisme, selon la théorie des contagions complexes, en partant de certaines dynamiques territoriales et temporelles. Dans cette approche, la norme religieuse s’impose avec d’autant plus de force que sa légitimité est réaffirmée par une pluralité de sources (famille, cheikh de la mosquée, « savants de l’islam » saoudiens). D’où l’intérêt d’une étude au cas par cas des différents écosystèmes qui montre la constitution d’enclaves et d’un « effet de quartier ». L’islam des quartiers apparaît, en effet, comme le produit d’une obsession pour l’unité divine (Tawhid) de toutes ses sources, fondant la rupture des valeurs de la société française, assimilée à la mécréance et au Taghout (autorité injuste et tyrannique).

L’ouvrage montre que ces écosystèmes islamistes fonctionnent de manière prospère grâce à des maillages territoriaux résilients et attractifs, structurés autour des mosquées, l’économie hallal, les salles de sport, les librairies spécialisés. De fait, cet écosystème est ouvert aux soutiens publics – par l’entrisme et le double discours vis-à-vis des autorités – et étrangers – par des dons de « mécènes » du Moyen-Orient (notamment ONG Qatar Charity).

La thèse de l’ouvrage est finalement qu’une interprétation particulière de l’islam, radicale, influencée par le salafisme, est perçue, dans certains territoires, par des fractions croissantes de la population d’ascendance musulmane comme l’incarnation objective de l’islam et de ses règles d’application.

 

Développements choisis

I/ Idéologie

 

Quatre nuances d’islamisme

Les principaux réseaux religieux en France peuvent s’analyser comme des formes d’acculturation hexagonale de l’islamisme moyen-oriental. Celui-ci prenant quatre chromatiques principales :

  • Les frères musulmans (ikhwani) : mouvement né en Égypte en 1928 qui manifeste désormais une préférence pour une action institutionnelle et non-violente passant par l’investissement du tissu associatif, caritatif et politique (CCIF, UOIF, Musulmans de France, Etudiants Musulmans de France).
  • Le salafisme (salafi) : l’étymologie du terme renvoie à la communauté imaginée des « premiers musulmans ». Le salafisme se confond en partie avec le wahhabisme. Il assume une rupture en valeur avec les sociétés européennes via une observance stricte et littéraliste des injonctions contenues dans les écritures. Selon les auteurs, les pratiques salafistes forment un programme cohérent et dynamique de désécularisation des sociétés européennes. Les textes fondateurs du salafisme tels que Les Annulatifs de l’islam ou les Trois sources sont connus et commentés aussi bien dans les cercles salafistes que dans les milieux djihadistes.

« Les annulatifs de l’islam expriment l’idée selon laquelle il existerait des clauses annulatoires de l’islam dont la violation briserait l’appartenance à l’islam. Rédigés au XVIIIème siècle par Abd Al-Wahhab en Arabie centrale, les annulatifs se veulent l’équivalent des Dix commandements de Moïse ».

  • Le jihadisme (jihadi) : il se constitue en idéologie lors du « jihad » afghan de 1980 et prône le passage à l’action et au combat pour la défense du monde musulman. Il existe deux courants.
    Le premier se réclame du théologien Sayyid Qotb (1966) dont l’apport théorique principal a été d’individualiser la prérogative du djihad : l’obligation religieuse d’aller combattre pour le jihad repose sur tout croyant et non plus sur la responsabilité du chef de la communauté d’appeler à la défense de l’islam. C’est le courant repris par Al-Qaïda (la base) pour accueillir les volontaires internationaux au jihad.
    Le deuxième courant dérive plus directement de l’œuvre d’Abd al-Wahhab : le retour aux origines implique un refus de la modernité politique, des frontières et du droit international ; il faut établir la loi de Dieu ici et maintenant en éliminant tout élément impur sur la terre de l’islam. C’est le courant de l’organisation Etat-Islamique.
  • Le mouvement du Tabligh : est un mouvement piétiste musulman crée en 1927 dans l’Inde britannique. En France, il est représenté par l’association Foi et pratique.

 

La montée en puissance du salafisme en France

Elle correspond à sa montée en puissance dans le monde musulman à partir des années 1980 et 1990. Elle est analysée dans l’ouvrage comme relevant de plusieurs causes :

  • la simplification de l’islam : avec l’émergence de l’État moderne, les diversités des traditions locales ont disparu au profit d’une version abstraite uniforme et normative de l’islam ;
  • le rôle de l’instance religieuse saoudienne ;
  • le contrôle de la population immigrée en Europe ;
  • le pacte social algérien pour sortir de la guerre civile : le président Bouteflika a pactisé avec l’institution religieuse saoudienne : l’abandon de la violence djihadiste a eu pour contrepartie la promotion d’un islam d’orientation salafiste dans la vie culturelle et sociale du pays ;
  • La fabrication de « causes islamiques » : comme l’affaire des caricatures du Prophète qui avait pour but d’illustrer, conformément au credo salafiste, l’incompatibilité entre les valeurs de l’islam et les valeurs de liberté d’expression et de création.

Sur le territoire français, le dispositif de rupture prend appui sur plusieurs espaces de sociabilités comme les marchés, les salles de sport (clubs de boxe, terrains de football…) ou encore le microcosme carcéral.

Il s’appuie également sur les librairies confessionnelles, dont les ventes sont dynamiques, et au sein desquelles la littérature islamique libérale est absente. Il y a au contraire dans une très large majorité d’ouvrages la présence d’un discours salafiste qui se repère à une vision du monde sur le mode du conflit des civilisations, la diffusion d’une normativité (« être musulman c’est… »). Ainsi, 31% des ouvrages vendus dans ses librairies visent comment se conformer à l’orthopraxie rigoriste (comment prier, comment faire ses ablutions).

« Il y a donc là un programme, une forme de recodage religieux de la réalité sociale française et européenne, et un travail visant à façonner leurs catégories de perception et de jugement. Cette imposition insidieuse d’une forme particulière d’islam prive les lecteurs d’interprétations autres, pluralistes et non figée, de leur religion. »

« Dans cette perspective de mobilisation permanente contre l’autorité mécréante, le terrorisme apparaît comme un passage à la limite, l’expression ultime et exacerbée d’une rupture assumée avec la société. Même s’il se veut quiétiste, le salafisme est incapable d’empêcher certains de ses anciens adeptes de tirer les conclusions politiques et militaires des ruptures culturelles opérées en amont ».

La question décoloniale et l’islamisme

Le paradigme décolonial affirme qu’il existe un « continuum colonial » à travers une « islamophobie d’État » structurelle et persistante entre 1830 – arrivée des Français en Algérie –, et aujourd’hui. Les ouvrages décoloniaux principaux sont Nous sommes les indigènes de la République (Sadri Khiari et Houria Bouteldja, 2012) ou encore Les blancs, les juifs et nous (2016). Intervenante régulière à Berkeley, Houria Bouteldja bénéficie d’une caution universitaire.

Une stratégie de « convergence des luttes » existe entre décoloniaux et islamistes. Les thématiques décoloniales sont de plus en plus souvent abordées par des prédicateurs et des penseurs islamistes radicaux, issus notamment du salafo-frérisme. Par exemple, à chaque nouvelle affaire du voile en France, des chercheurs et militants rappellent l’existence de « campagnes de dévoilement forcé » utilisées par la France pendant l’époque coloniale. Pour d’autres, le point de jonction s’effectue autour de l’idée de « décoloniser l’islam » en le guérissant de toute corruption occidentale. Les principaux militants décoloniaux ayant une étiquette islamique sont Tariq Ramadan, Marwan Muhammad (CCIF), l’association féministe islamique Lallab ou encore AJ+, réponse digitale à Buzzfeed.

Cette convergence demeure inachevée mais en voie de consolidation. Les islamistes dénoncent volontiers la solidarité des luttes qui peut exister entre certains militants décoloniaux et d’autres militants notamment de la cause LGBT ou du féminisme. Sans même évoquer les divergences évidentes avec les mouvements féministes, rappelons qu’entre les indigénistes et les islamistes, il existe des tensions fortes. Ainsi, Houria Bouteldja et les Indigènes de la République se caractérisent par un nationalisme arabe teinté de trotskysme qui a pu entraver les rapprochements avec les salafo-fréristes. Ces frictions ne doivent cependant pas sous-estimer leurs convergences au nom de la lutte commune pour parachever la décolonisation et contre la civilisation blanche.

« Les mouvements issus des collectifs indigènes ont donc globalement réussi à imposer une vision décoloniale des sociétés occidentales, dans les partis de gauche, au sein de la recherche scientifique, dans le militantisme de quartier et dans une partie du militantisme islamiste, malgré un nombre très réduit de militants et une représentation politique faible. Le discours décolonial semble également rejoindre en partie le discours salafo-frériste dans sa critique radicale des épistèmes occidentaux, qu’il faudrait, pour ces deux types de pensée, déconstruire intégralement : le parachèvement de la décolonisation serait donc incarné par l’instauration de paradigmes épistémologiques issus des civilisations du Sud en lieu et place de deux du Nord ».

 

II/ Lieux

Construction d’un écosystème islamique : le cas d’Aubervilliers

 

Le clientélisme électoral a eu un rôle déterminant dans la construction de l’écosystème d’Aubervilliers. Le maintien de l’équipe communiste au pouvoir a eu pour corolaire la mise en circulation de conceptions religieuses peu compatibles avec les promesses d’émancipation collective et individuelle tirées du pacte républicain.

La municipalité a d’abord permis l’érection de mosquées islamistes. L’obtention des voix des quartiers s’est accompagnée de la promotion d’activistes religieux au sein de l’exécutif. De même le logement social a été utilisé comme un outil de maîtrise de la sociologie électorale avec des effets de bord incontrôlables tandis que le parc privé devenait, en partie, le terrain de jeu des marchands de sommeil.

Des arguments religieux sont mobilisés dans le débat public local. Ainsi, un co-listier du candidat communiste, Pascal Beaudet, au scrutin de 2014 écrit-il un texto pendant la visite de N. Vallaud-Belkacem en soutien au maire socialiste. « Avis à tous les musulmans, Najat Vallaud-Belkacem est à l’origine de plusieurs choses : elle a soutenu le mariage gay, la loi sur les mamans voilées qui accompagnent leurs enfants aux sorties scolaires […] Musulmans = anti-PS au niveau national et local !!! Vote sanction !!! ».

La question religieuse est aussi au centre de la campagne puisque les têtes de liste sont invitées à se présenter à la Mosquée de la Fraternité pour exposer aux fidèles leurs propositions pour accélérer la construction de la Grande Mosquée d’Aubervilliers.

Ainsi, un système de pouvoir autonome a vu le jour avec lequel les responsables de la mairie doivent par la suite composer, sous peine de subir des sanctions collectives (incendies de véhicules, émeutes) ou individuelles (menaces physiques, agressions), celles-ci expliquant la recrudescence de violence à l’encontre des édiles municipaux dont s’est émue l’opinion médiatique pendant l’été 2019.

La religiosité progresse avec l’influence des prêches mais surtout des cours dispensés à la Mosquée par des théologiens itinérants, souvent proches de l’Arabie saoudite. Ces cours doivent permettre d’acquérir une « science islamique »

La pratique du « rappel islamique1 » prend également des formes les plus diverses et intervient dans l’espace publique. Ce rappel est bien souvent le fait des individus ayant les pratiques les plus rigoristes.

« Les divers récits recueillis témoignent d’une superposition presque totale de tous les espaces de sociabilité : l’espace résidentiel, l’espace professionnel ou éducatif et l’espace religieux – celui-ci ouvert sur l’extérieur mais canalisant à son avantage la circulation des courants idéologiques provoqués par la mondialisation ».

Finalement, le seul élément intérieur d’hétérogénéité provient de l’héritage familial, logiquement rejeté avec violence par les sympathisants salafistes. Le faible degré de mobilité sociale est un facteur de « retraditionalisation » dans les quartiers, ce qui entraîne le retour – paradoxal dans un contexte mondialisé – de caractéristiques sociologiques associées aux communautés traditionnelles, sous la forme d’une promotion de liens émotionnels plus forts entre ses membres et d’une probabilité plus grande de sanctions publiques en cas de non-respect de la promesse donnée. » A contrario, la mobilité géographique et sociale s’inscrit dans la dynamique des sociétés industrielles et provoque le desserrement de ces liens. La désindustrialisation a donc entraîné la réactivation de logiques sociales prémodernes, faites de contrôle social et de solidarité mécanique au sens durkheimien du terme, l’individu perdant progressivement les cadres économiques et sociaux qui avaient permis son émancipation au XIXe siècle. 

Prisons et djihadisme

L’étude menée en prison, notamment auprès des jeunes femmes de Fleury-Mérogis confirme l’hypothèse d’une forte imprégnation religieuse et idéologique des femmes composant l’échantillon et, du même coup, bat en brèche l’idée d’une radicalisation, rapide, solitaire et finalement peu empreinte de religiosité. 94% des femmes de l’échantillon ont ainsi été socialisées dans des cercles salafistes avant de basculer dans le djihadisme. Cette socialisation s’est notamment traduite par le port du djelbad2, une pratique religieuse intense, l’immersion régulière dans des communautés croyante et la fréquentation des lieux emblématiques au sein du quartier (snack halal, librairie islamique, salle de sport). La preuve d’une affinité élective entre salafisme piétiste, d’une part, et salafisme djihadiste, d’autre part, s’appuie sur un très grand nombre de témoignages.

L’évaluation de la déradicalisation en prison est particulièrement difficile à effectuer. Certaines détenues reconnaissent la pratique du taqiyya (dissimulation) visant à cacher la sincérité de leur engagement djihadiste par l’affiche d’un comportement extérieur trompeur (port de mini-jupe, maquillage, demande de plats avec du porc). Les chercheurs notent qu’aucune détenue ne semble avoir abandonné ses conceptions religieuses antérieures.

L’étude fait aussi la démonstration d’une affinité entre délinquance de droit commun et djihadisme. Dans 50% des cas les volontaires pour le djihad avaient connu l’expérience carcérale. Plus d’une vingtaine de personnes inscrivent leurs trajectoires dans un récit de rédemption. Ce sont des criminels qui ont vécu une « ouverture cognitive » selon l’expression de Quintan WIKTOROWICZ.

Si la prison apparaît souvent comme un point de bascule c’est que l’emprisonnement représente per se une crise personnelle. L’expérience de la détention soulève un questionnement profond sur le sens de l’existence et donne à chacun le temps de l’introspection. Les prisonniers sont coupés de leur milieu de vie, de leur famille, de leurs amis et de la société en général. Ils sont vulnérables.

Les prisonniers sont aussi une cible des recruteurs qui veulent bénéficier de l’expérience acquise dans le crime organisé (accès aux armes, discrétion, financement, familiarité avec la violence).

 


  1. Le rappel islamique consiste dans le fait pour un musulman de rappeler à l’ordre un autre musulman quant à son observance des préceptes de l’islam.
  2. Celui-ci est parfois porté comme un instrument de défense contre la délinquance comme l’ont indiqué certaines femmes de l’échantillon. Son port immunise contre les risques d’agression.