Les inégalités ne sont pas une fatalité : lecture commentée de Capital et Idéologie de Thomas Piketty

Les inégalités ne sont pas une fatalité : lecture commentée de Capital et Idéologie de Thomas Piketty

mars 1, 2020 0 Par Hémisphère Gauche

Auteurs : Jean Lagrange et Théo Iber

 

« Chaque société humaine doit justifier ses inégalités : il faut leur trouver des raisons faute de quoi c’est l’ensemble de l’édifice politique et social qui menace de s’effondrer ». Dans son nouvel ouvrage, Thomas Piketty analyse le phénomène inégalitaire actuel sous l’angle de l’idéologie, entendue comme la « tentative plus ou moins cohérente d’apporter des réponses à un ensemble de questions extrêmement vastes portant sur l’organisation du souhaitable ou idéal de la société ». Partant du constat d’une hausse majeure des inégalités à partir des années 1980 (cf. graphique infra), mais également d’un renoncement face à cette hausse, si ce n’est un consentement inégalitaire contemporain, l’auteur du (Le) Capital au XXIème siècle en déduit l’existence de mécanismes juridiques, fiscaux et politiques, capables de maintenir ce régime inégalitaire dans la durée.

Cette même approche est poursuivie à travers une étude historique de ses idéologies, qui, dans leurs dimensions sociales, économiques et politiques, justifient l’existence de régime inégalitaires. Piketty explore ainsi dans son ouvrage les mécanismes inégalitaires propres à l’Ancien Régime en Europe, que ce soit en France, mais aussi en Espagne ou au Royaume-Uni et même en Suède. Plus encore, son livre retrace les idéologies inégalitaires sur un large champ géographique : l’Amérique coloniale, à l’Inde des castes face à la colonisation britannique, ou encore la Chine, sortant des approches parfois trop occidentalo-centrées sur ce sujet1.

Au-delà de sa thèse centrale, ce livre fournit d’importantes leçons pour comprendre notamment l’échec de la gauche contemporaine et celle de la social-démocratie plus largement. Le positionnement de celle-ci face à l’entreprise, en particulier sur le sujet de la propriété sociale des moyens de production, son positionnement face à la propriété et l’héritage ou enfin son incapacité à porter ses idées sur un plan continental ou au moins avec une taille critique, résonnent comme autant d’erreurs stratégiques pour la gauche (voir par ailleurs). Ces erreurs ouvrent pour autant d’intéressantes perspectives de rebond.

Renouvelant des thèmes fondamentaux comme celui de la Justice ou, plus intéressant encore, celui de la Frontière, Thomas Piketty dresse en réponse un panorama programmatique cohérent et relativement exhaustif (climat, éducation, économie, social, immigration) centrée il est vrai sur la circulation du capital et la propriété temporaire. Ainsi, en plus d’une fiscalité renforcée sur les successions, il défend une profonde réforme fiscale, permettant la fluidification de la propriété, via une taxe progressive sur la propriété, couplée à une imposition progressive sur le revenu, inscrites dans la constitution.

La circulation du capital serait assurée par la cogestion au sein des entreprises ainsi que via une dotation en capital, proche de la proposition d’Hémisphère gauche de Patrimoine Républicain2. Outre un revenu de base, de nombreux autres éléments programmatiques sont développés, en particulier une nouvelle approche des traités internationaux (en vue par exemple d’une taxation efficiente du carbone), une réforme du financement des médias, de la démocratie participative ou encore de la justice transnationale.

En somme, cet ouvrage offre aux lecteurs de nouvelles sources d’espoirs face au fatalisme habituel qu’on constate devant toute proposition politique ambitieuse de changement social. Ce livre séduit en effet par sa capacité dresser un état des lieux précis de la recherche contemporaine (G. Zucman, E. Saez, T. Philippon, S. Stantcheva, J. Cagé, etc.), faisant référence aux chercheurs les plus en pointe dans leurs domaines afin de crédibiliser ses propositions innovantes, sans renier les penseurs historiques du sujet (B. Milanovic, A. Atkinson, voire E. Todd), tout en utilisant, comme à son habitude, d’habiles références littéraires (C. Fuentes, C.N. Adichie).

Hémisphère gauche en présente une – trop – brève et – trop – partielle première analyse.

I/ La thèse de l’ouvrage et son intérêt politique.

I.A. Le phénomène inégalitaire contemporain (et mondialisé) résulte de la mise en œuvre d’un régime hyper-capitaliste, issu de la réaction conservatrice des années 1980, de laquelle résulte une montée des inégalités socio-économiques qui s’observe partout au niveau mondial.

Le consentement inégalitaire contemporain reflète la domination d’un nouveau régime inégalitaire, l’hyper-capitalisme, prolongement d’un capitalisme, dont le culte de la propriété aurait été poussé à l’extrême. Au-delà des inégalités économiques, sur lesquelles Piketty revient largement, dans le prolongement de son Capital, ce régime inégalitaire se caractérise par plusieurs éléments, en particulier « un ensemble de pratiques discriminatoires et d’inégalités statutaires et ethno-religieuses dont la violence est mal décrite par le conte de fées méritocratiques, et qui nous rapproche des formes les plus brutales des inégalités anciennes dont nous prétendons nous distinguer ».

Sur la méthode de son ouvrage, T. Piketty explique à ce titre que toute société humaine se doit en effet de justifier les inégalités existantes et de les légitimer par le système politique en place, ainsi que par ses bras fiscaux et juridiques, en particulier sur le point qui concerne le régime de la propriété. De la sorte, chaque société, chaque époque, fournit un récit dominant qui à la fois explique (par exemple les privilèges de la noblesse durant l’Ancien régime) mais également justifie et légitime les inégalités existantes (par exemple, le servage).

Ces régimes inégalitaires reposent donc sur un spectre de règles qui visent à borner les questions du régime de propriété et du régime politique. Par le biais de ces règles, T. Piketty démontre le caractère séculier des constructions sociales que sont les grands phénomènes économiques (la dette, la monnaie), politiques (l’étranger, le national) ou encore juridiques (les paradis fiscaux, les trusts) de notre époque. Partant, il en rejette tout fondement naturel et justifie l’action politique à leur encontre.

A partir de cette méthode, il développe sur une analyse historique des différentes sociétés avancées ou émergentes ou anciennement colonisées. Thomas Piketty parvient ainsi à déterminer des tendances historiques sur l’évolution des trois corps sociaux des sociétés dites trifonctionnelles : classe intellectuelle et religieuse, classe guerrière et militaire et classe laborieuse. Ces sociétés d’ordres se transforment plus ou moins progressivement en sociétés de propriétaires, la Révolution française marquant la transition rapide qui a eu lieu entre le régime trifonctionnel et celui propriétaire.

Cette Révolution est toutefois demeurée inachevée, n’ayant pas permis, selon Piketty, d’aller au bout des débats sur la redistribution des richesses par crainte d’une remise en cause trop profonde du droit de propriété. Claironnant l’abolition des privilèges, elle privilégiera la continuité inégalitaire, sous la forme d’une nouvelle idéologie, le propriétarisme. S’ensuit même une longue période d’accentuation des inégalités (cf. graphique infra).

Ce propriétarisme connaîtra une première « dérive inégalitaire » à la fin du XIXème siècle, lors de laquelle le régime inégalitaire s’est cramponné à son statut face aux risques de pseudo spoliation de la propriété privée liée à l’imposition et en vertu du mythe de « l’exceptionnalité égalitaire française » post-révolutionnaire (deux arguments qui résonnent dans la période contemporaine). Cette dérive prendra fin suite aux deux guerres mondiales et à l’introduction, finalement, de grands mécanismes redistributifs, à savoir l’impôt progressif sur le revenu et celui, plus humble, sur la propriété. Alors que la Belle époque était peut-être une des époques les plus violemment inégalitaires, l’introduction des réformes républicaines de taxation progressive des revenus vont enclencher une profonde redistribution des moyens au sein de la société française.

La suite est connue : l’échec des social-démocratie (sur lequel nous reviendrons plus tard) et le repoussoir de l’expérience communiste d’URSS puis l’hyper-propriétarisme, résurgence d’une société profondément inégalitaire, à partir des années 1980. Elle s’accompagne de l’introduction du conflit entre Droite marchande (élite économique) et Gauche brahmane (élite intellectuelle), sur laquelle Piketty est revenu dans un article au Grand Continent3. Ce nouvel équilibre ne saura apporter une réponse à la progression des inégalités (l’élite politique s’intéressant moins au sujet de la redistribution) et entrainera un glissement du conflit politique entre forces « globalistes » vs les forces « nativistes ». La gauche ne saura se saisir de l’affaiblissement des coalitions de classe précédentes, tandis que sa brahmanisation accompagnera une partie de son ancienne base électorale vers l’abstention et le populisme.

I.B. L’intérêt politique immédiat de cet ouvrage est sa capacité à redonner de l’espoir dans l’action politique. Il offre également une critique digne de l’inachèvement et des échecs de la sociale démocratie, notamment en France.

Partant du constat de l’échec de la « Gauche Brahmane », T. Piketty s’intéresse par la suite aux principales critiques – idéologiques – de la droite ou des élites commerciales contre toute ambition redistributive. Le cas français en constitue une riche illustration.

L’analyse de l’échec de la social-démocratie est un moment fort de l’ouvrage. Trois causes fondamentales sont mises en avant, à savoir a/ la limitation des nouvelles formes de partage du pouvoir et de propriété sociale des entreprises, b/ l’incapacité de la sociale-démocratie à répondre au défi éducatif après la transition vers l’enseignement tertiaire et c/ l’insuffisante réflexion, dans un cadre national comme international, sur les questions de fiscalité et de progressivité.

Sur le premier point, l’auteur montre que les expériences allemandes ou suédoises (eg. lois de 1974 qui prévoit qu’un tiers des sièges aux conseils d’administration de toutes les entreprises de plus de 25 salariés soient réservés aux salariés) de dépassement de la propriété privée n’ont pas été suivies dans les autres économies. En particulier, la peur de la spoliation privée, liée à l’expérience communiste d’URSS, ou la croyance dans l’expertise de l’Etat ou des hauts fonctionnaires (eg. en France), ont cantonné le potentiel d’expansion de telles initiatives et, plus largement des tentatives d’instituer de nouvelles formes de partage du pouvoir et de propriété sociale des entreprises.

Sur le second point, la sociale démocratie n’est pas parvenue à répondre à ce besoin d’accès égalitaire à la formation et aux connaissances. La tertiarisation serait ainsi devenue une nouvelle forme de stratification éducative et sociale du monde, s’approchant ici des analyses à la Todd, alors que l’égalité éducative est aux racines de la croissance moderne.

Sur le troisième point, la social-démocratie ne serait pas parvenue à avoir une approche pertinente de la fiscalité et de la progressivité de l’impôt. L’échec est patent au niveau de la coopération internationale, la baisse des taux d’imposition des sociétés en témoigne, mais également au niveau national. Au contraire, le rôle des socialistes français dans l’ouverture financière européenne, et, partant, de la concurrence économique et notamment fiscale, est mis en avant4.

Au delà des raisons de l’échec de la social-démocratie, T. Piketty s’intéresse aux critiques qu’exerce la droite libérale à l’encontre des ambitions redistributives. En effet, alors que toute prise de position ambitieuse sur les sujets fiscaux ou internationaux est balayée par les conservateurs sous le prétexte de leur prétendu irréalisme5, T. Piketty montre que ses mesures sont tout à fait crédibles (car opérationnelles, existantes dans le passé et applicables dans le futur sous réserve d’une coopération internationale) et ont vocation à être mises en œuvre immédiatement, voire unilatéralement (à l’image de la réforme Vallaud-Zucman de l’imposition des bénéfices des multinationales, dont HG avait proposé une analyse détaillée6, qui pouvait être mise en œuvre uniquement par la France sans nécessairement faire appel à d’autres Etats ; cette proposition de loi a été rejetée sans discussions par la majorité LREM, par deux fois, en 2018 et en 2019).

A cet égard, l’intérêt de cet ouvrage est son positionnement dans le champ français, revenant sur trois mythes majeurs qui incarnent le monde politique actuel : le mauvais niveau des élites d’Etat (en tout cas dans la gestion privée), l’illusion méritocratique et l’illusion du pragmatisme. Ces deux derniers points, assez spécifiques au cas français, à savoir le poids de la haute fonction publique (et en particulier son refus de laisser leur place aux salariés dans la gestion de leurs entreprises) mais également le mythe méritocratique, sont particulièrement écornés dans l’échec de la social-démocratie. La haute fonction publique française est particulièrement critiquée dans sa constante volonté de faire le choix de la nationalisation, plutôt que celui de la co-gestion, l’Etat étant perçu comme un meilleur gestionnaire que les salariés, à la différence de l’Allemagne ou de la Suède.

Sur ce dernier point, une citation pleine de sens : « Le discours méritocratique et entrepreneurial apparaît bien souvent comme une façon commode pour les gagnants du système économique actuel de justifier n’importe quel niveau d’inégalité, sans même avoir à les examiner, et de stigmatiser les perdants pour leur manque de mérite, de vertu et de diligence ». Enfin, Piketty adresse une critique non masquée envers En marche, et son pseudo-positionnement « pragmatique », teinté d’un progressisme qui n’a de sens en l’espèce qu’à travers le vide de la pensée qu’il illustre. Comment en effet ne pas penser à la montée en puissance de LREM dans ces propos de T. Piketty ? « Le problème est que ceux qui se revendiquent du pragmatisme « absolu » sont souvent les plus « idéologiques » de tous : leur posture prétendument post-idéologique dissimule mal leur manque d’intérêt pour les faits, l’ampleur de leur ignorance historique, la lourdeur de leurs présupposés et de leur égoïsme de classe. »

II/ Un objectif : la société juste.

 

Après avoir rappelé que c’est bien « le combat pour l’égalité et l’éducation qui a permis le développement économique et le progrès humain, et non la sacralisation de la propriété, de la stabilité et de l’inégalité », T. Piketty propose de fixer un nouvel horizon politique, égalitaire et universel, à savoir un nouveau socialisme participatif à l’usage du XXIème siècle. Il s’appuie pour cela sur de nombreux intellectuels et académiques, dont certains participent à la révolution macroéconomique actuelle, telle que reflétée dans cette note d’Hémisphère gauche7.

II.A. T. Piketty démontre qu’il est possible de sortir du piège social-nativiste en Europe, à condition de penser l’action politique au-delà des frontières de l’État-nation.

La question de la frontière irrigue l’ensemble de l’ouvrage, où sont pointés les limites du « social-localisme ». L’auteur propose ainsi une relecture d’Hannah Arendt, qui reprochait aux sociaux-démocrates de l’entre-deux-guerres leur incapacité à travailler sur un projet politique dépassant les frontières de l’État-nation8. Ce reproche vaudrait finalement pour l’ensemble de la seconde moitié du XXème siècle et ce début de XXIème siècle, car les socialistes et sociaux-démocrates se seraient laissés débordés par une mondialisation dont ils n’ont dicté ni le rythme, ni la direction. Dans ces conditions, toutefois, le retour au local n’est pas pour T. Piketty la solution. Celui-ci prend pour illustrer son propos l’exemple de la mobilisation locale entraînée par l’installation du site de Google dans le quartier de Kreuzberg à Brelin. Bien que louable, ce type d’action atteint rapidement ses limites, tant il est simple pour une entreprise comme Google de s’installer dans une autre ville européenne. En conséquence, la gauche européenne doit inventer de nouveaux modes de taxation des individus et des entreprises : c’est une condition sine qua non pour assurer sa crédibilité. L’instauration d’un impôt sur la nationalité sur le modèle américain pourrait par exemple être envisagée. Un tel impôt appliqué en France serait une manière de renouer avec le solidarisme républicain tout en l’adaptant à la libre-circulation des individus et des capitaux : un moyen de réaffirmer que l’homme, aussi riche soit-il, n’est pas une abstraction, mais un être concret qui a des obligations et des devoirs envers la société et la Nation.

En parallèle, T. Piketty adopte une posture « social-fédéraliste », résolument internationaliste. L’ouvrage passe en revue un ensemble de solutions européennes et internationales pour offrir aux responsables de gauche les outils nécessaires à la mise en œuvre d’un programme ambitieux en matière de justice fiscale et sociale. L’auteur s’appuie, entre autres, sur un projet de traité de démocratisation de l’Europe9 et propose la création d’une Assemblée européenne compétente en matière fiscale et sur les questions relatives au refinancement des dettes publiques, dont les élus seraient issus du Parlement européen et des parlements nationaux. Malheureusement, ces propositions de réformes de grande ampleur demeurent peu audibles dans le débat public. Sans abandonner cet horizon, les responsables de la gauche européenne gagneraient favoriser les coopérations concrètes autour, par exemple, de projets importants d’intérêt européen commun (PIIEC). Une autre piste, pour favoriser l’action publique à l’échelle européenne tout en limitant les transferts budgétaires entre États membres afin de recevoir l’aval des pays dits du Nord, pourrait consister à utiliser le Mécanisme européen de stabilité financière (MES) pour cofinancer des investissements publics via l’émission de dette spécifique à des projets communs (comme la transition écologique ou encore la défense)10. Cependant, les divergences de vue entre États membres sont nombreuses. Par exemple, le projet de taxe européenne sur les transactions financières (TTF), objet d’une coopération renforcée entre dix États membres, n’a toujours pas abouti près d’une décennie de discussions.

C’est pourquoi il apparaît nécessaire, au-delà des propositions de réformes institutionnelles ou financières, de construire de véritables synergies entre militants des partis socialistes européens afin de formuler propositions communes et ainsi construire un agenda continental cohérent. On peut à cet égard regretter le faible degré de circulation des idées entre gauches européennes depuis la crise financière, à comparer au bouillonnement intellectuel du début des années 2000 autour de la « troisième voie » portée par Tony Blair. Par ailleurs, il apparaît nécessaire de sortir du champ européen et de se tourner vers les États-Unis qui présentent un niveau d’inégalité patrimoniale considérable, en rappelant dans le débat public (comme le font à juste titre T. Piketty, G. Zucman et E. Saez) les racines égalitaires de la société américaine.

Cette ode à l’international ne contient-elle toutefois pas le risque d’une séparation définitive vis-à-vis des classes populaires ? En effet, l’ouverture à l’international et plus largement l’ouverture de la société sont davantage portés par la « gauche brahmane » et la « droite marchande », c’est-à-dire respectivement les plus diplômés et les plus aisés, tandis que les mouvements sociaux nativistes recueillent un soutien important parmi les classes moyennes et populaires. Ce mouvement n’est en rien naturel, ni inéluctable : comme l’affirme T. Piketty, « le supposé racisme des classes populaires (…) n’a rien de plus spontané que celui des élites ». Ainsi, pour empêcher l’avènement d’un clivage irréductible entre « mondialistes » et « enracinés », il revient aux mouvements de gauche de recréer un clivage de type classiste. Il est utile de rappeler que des partis ont déjà réussi à défendre en même temps les plus démunis et les minorités exclues11. Deux phénomènes électoraux vont à l’appui de cette thèse : 1/ le retournement du clivage éducatif est un phénomène de long terme qui a débuté dès les années 1960 et 1970, bien avant que le clivage migratoire ne devienne véritablement prégnant en Europe (cf. graphique infra) ; 2/ les niveaux de participation, malgré la présence de mouvements anti-immigrés, se situe à des niveaux très bas. En définitive, l’alliance de la « droite marchande » avec la « gauche brahmane » contre les partis nationalistes, sur le modèle d’En Marche, n’est pas seule la seule option.

II.B. Cette réflexion sur le périmètre de l’action publique doit s’accompagner d’un renouvellement idéologique profond autour de la thématique de la propriété, entendue dans toutes ses dimensions.

Le travail programmatique et idéologique devient en somme la mère de toutes les batailles : comme l’affirme l’auteur, les « changements historiques de grande ampleur découlent de la rencontre de (…) mobilisations de court terme et d’évolutions politico-idéologiques et d’enjeux institutionnels de plus long terme ». Le reproche est ainsi fait à certains penseurs de gauche de concentrer essentiellement leur réflexion sur la stratégie de conquête du pouvoir aux dépens du contenu programmatique. L’auteur vise ainsi les défenseurs d’un populisme de gauche, à l’image de Chantal Mouffe, qui font « implicitement l’hypothèse que le rapport de force pur et dur est la seule chose qui importe, et que les détails institutionnels se régleront d’eux-mêmes une fois que le peuple aura triomphé ». Or, la réalité est plus complexe : plutôt qu’une élite contre le peuple, nous évoluons dans un système d’élites multiples, sur un échiquier politique divisé en quatre parts égales (voir ci-dessous).

T. Piketty propose alors de rompre avec une social-démocratie se définissant négativement, à travers la simple régulation du capitalisme, pour se diriger vers un socialisme participatif ayant pour horizon positif le dépassement du capitalisme. L’objectif affiché est de construire une société juste, définie comme étant « celle qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possibles », à savoir l’éducation, la santé et le droit de vote, mais aussi plus généralement la participation la plus complète de tous aux différentes formes de la vie sociale, culturelle, économique, civique et politique. Conscient cependant des échecs du communisme et des limites du socialisme étatiste, T. Piketty renouvelle l’approche de la propriété sociale et s’appuie pour cela sur l’entreprise en approfondissant le modèle de la cogestion. Quant au modèle décisionnel, l’idée de plafonner les voix des actionnaires les plus importants, d’abord formulée pour les « sociétés de médias à but non lucratif12 », pourrait être étendue selon l’auteur à l’ensemble des entreprises. D’autres pistes, autres que les nationalisations, méritent d’être explorées pour ramener vers la collectivité des patrimoines privés, à l’image du mouvement mondial de « remunicipalisation » d’infrastructures locales13 ou encore de la proposition du Labour dans son programme pour les élections générales de 2019 de constituer un « inclusive ownership fund » détenu par les travailleurs britanniques, constitué d’actions fournies par les entreprises de plus de 250 employés14.

L’élément le plus innovant de l’ouvrage concerne l’impôt annuel progressif sur la propriété privée, qui créerait de facto un système de propriété temporaire. En effet, T. Piketty propose un barème où le taux d’imposition de la propriété pourrait atteindre 90% au niveau de dix mille fois le patrimoine moyen (soit 2 milliards d’euros si le patrimoine moyen par adulte est de 200 000€). Cette mesure favoriserait la circulation du capital, là où l’impôt successoral – en plus d’être impopulaire – paraît moins efficace dans la mesure où il ne redistribue la propriété qu’à intervalles irréguliers et imprévisibles. Accompagnée d’une dotation en capital versée à chaque jeune adulte, l’impôt progressif sur la propriété privée – qui rassemblerait l’impôt annuel sur la propriété et l’impôt sur les successions – créerait finalement une sorte de réforme agraire permanente : chaque année, les personnes ayant accumulé des détentions patrimoniales importantes en rendraient une fraction à la communauté. Cet héritage pour tous se rapproche de la proposition formulée par Hémisphère gauche d’un patrimoine républicain pour chaque jeune de 18 ans, dont le coût pour les finances publiques est évalué à 8 milliards d’euros. Le dispositif dans son ensemble aurait d’ailleurs le mérite de favoriser l’innovation et l’entreprenariat, car il limiterait la constitution de rentes, d’une part, et aiderait, d’autre part, les jeunes issus de milieux défavorisés à entreprendre – alors que dans les faits, l’entreprenariat et le monde des start-ups reste essentiellement l’apanage des jeunes issus de milieux favorisés15.

Cette imposition du patrimoine, qui pourrait être jugée confiscatoire selon la doctrine constitutionnelle, demande cependant d’amender certains textes fondateurs dans les démocraties occidentales. À ce stade, une solution intermédiaire pourrait consister à rétablir un « super-ISF » tel que proposé par Bernie Sanders dans le cadre de la primaire démocrate et défendu par Gabriel Zucman dans son dernier ouvrage16, qui commencerait au-delà de 32 millions de dollars avec un taux qui monte à 8% au-delà de 10 milliards de dollars. Une telle proposition, transposée en France, permettrait de rapporter 25 milliards d’euros par an, soit cinq fois que l’ISF ancienne monture. En outre, la taxation du capital privé doit continuer d’être accompagnée d’une imposition progressive des revenus pour financer les services publics ainsi qu’un revenu de base. Enfin, à la suite de la crise des « gilets jaunes », T. Piketty propose une taxation progressive des émissions carbone qui demande néanmoins d’être opérationnalisée. Cette proposition permet malgré tout de lier le sujet des inégalités sociales et la question climatique. Rappelons que 10% des individus les plus émetteurs, souvent les plus riches, concentrent 45% des émissions de CO217.

En dernier lieu, T. Piketty s’adresse aux questions extra-financières, bien que liées aux niveaux de revenus et de patrimoines, pour fonder un socialisme participatif à l’usage du XXIème siècle. L’auteur propose de rétablir une véritable justice éducative au regard des écarts considérables en matière d’investissement éducatif (cf. graphique infra) synonymes d’une véritable hypocrisie autour de la question méritocratique. Des algorithmes transparents, définis démocratiquement, doivent pouvoir affecter les étudiants en intégrant prioritairement l’objectif de mixité sociale. Ce sujet devient d’une importance cruciale pour la gauche, tant les diplômes ont un rôle important dans les attitudes électorales mais aussi dans la détermination des revenus futurs. De la même manière, la place de l’enseignement privé mérite d’être interrogée tant aux niveaux de l’enseignement primaire et secondaire qu’au niveau de l’enseignement supérieur. Les ressources publiques affectées à l’ESR doivent ainsi nécessairement augmenter pour que la démocratisation de l’enseignement supérieur continue, alors qu’elle atteint un plateau sur la décennie post-crise 2010-2020. En matière de financement de la vie politique, qui joue un rôle essentiel dans la définition de l’agenda politique, l’auteur reprend la proposition de J. Cagé dans son ouvrage Le prix de la démocratie (2019) visant à créer un « bon démocratique » pour chaque citoyen.

1 Piketty cite ainsi à juste titre les travaux de Jack Goody, Le vol de l’Histoire, 2010 qui reviennent sur la capacité de l’Europe à créer et s’attribuer du concept (l’amour, le progrès, etc.), prétendant en être la source absolue.

4 Abdelal, Capital rules : the construction of global finance, 2007

5 Cf. que l’on se réfère aux travaux de A.O Hirschman qui décortique les arguments conservateurs habituels : inanité, mise en péril, effet pervers (in Deux siècles de rhétorique réactionnaire, 1992)

6 Voir :

8 Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme (1952)

9 Thomas Piketty et al., Pour un traité de démocratisation de l’Europe (2017)

11 T. Piketty prend l’exemple du parti démocrate américain des années 1960 ou encore du parti du congrès indien à compter des années 2010.

12 Julia Cagé, Sauver les médias (2015)

13 Transnational Institute, Reclaiming Public Services : How cities and citizens are turning back privatization (2017) https://www.tni.org/en/collection/remunicipalisation

15 Xu et Ruef (2004), “The myth of the risk tolerant entrepreneur” https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/1476127004047617

16 Gabriel Zucman, Le triomphe de l’injustice (2020)

17 Chancel et Piketty (2015), “Carbon and inequality: from Kyoto to Paris” http://piketty.pse.ens.fr/files/ChancelPiketty2015.pdf