Il y a 8 ans, le 14 janvier 2011, le peuple Tunisien renversait le régime de Ben Ali. La révolution de Jasmin inaugurait le mouvement des Printemps arabes.

Par Louis-Simon Boileau

2019 est l’année de toutes les interrogations. Les Tunisiens sont appelés aux urnes à la fin du mois d’octobre pour renouveler l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et élire le Président de la République. Sur fond de crises économique, sociale et politique, c’est bien la survie de la démocratie qui est en jeu[1].

La Tunisie plongée dans le marasme économique

La situation économique s’est profondément détériorée ces dernières années. Le PIB a reculé entre 2014 et 2017[2]. Le dinar s’est nettement déprécié, passant de 2,2 dinar pour 1 € en 2016 à 3,4 € aujourd’hui. L’inflation effrénée[3] a dramatiquement réduit le pouvoir d’achat des catégories populaires et des classes moyennes.

Le chômage reste à un niveau de 15%. Il est deux fois plus important chez les jeunes (32%). Pour y remédier, le gouvernement a décidé de la création de 200 000 emplois publics depuis 2011, alourdissant le poids de la masse salariale de l’Etat[4]. Les deux plans du FMI de 2013 et de 2016 n’ont pas permis d’enrayer la spirale inflationniste, relancer la croissance et limiter le creusement de la dette publique.

La corruption continue de gangrener la santé économique. Les logiques de captation des richesses et de contrôle des clientèles n’ont pas disparu avec l’apparition de la démocratie. En 2017, la Tunisie est toujours classée 74e pays le moins corrompu par Transparency International, juste devant la Chine.

La crise économique se couple d’une crise politique. La coalition des « meilleurs ennemis » Nidaa Tounes (le parti libéral-conservateur du Président de la République Béji Caïd Essebsi) et Ennahdha (parti islamiste-conservateur) est au bord de l’implosion. En cause, l’émancipation du Premier ministre, Youssef Chahed, de la tutelle du Palais de Carthage et son probable projet d’être candidat à la présidentielle. L’opposition, très fragmentée, peine à émerger.

La tentation de la sécession sociale

Le risque d’une contre-révolution « à l’égyptienne », par le haut, est peu probable. Une sécession par le bas, en revanche, est déjà à l’oeuvre.

La sécession est politique. Le sentiment de déconnexion des élites politiques, couplé à la lassitude des Tunisiens pour la vie politique, s’est exprimé lors des élections municipales de 2018: 70% d’abstention et une sanction infligée aux partis en se reportant sur des listes « indépendantes »[5]. Comme l’indique l’analyste Michael Béchir Ayari, la démocratie « n’est plus analysée comme un principe supérieur commun »[6].

La sécession est aussi territoriale. Les régions de l’intérieur, épicentres des soulèvements de 2011, continuent d’être les plus durement touchées. Les mouvement sociaux se sont intensifiés Depuis 2014, leur nombre est monté en flèche pour atteindre plus de 9000 en 2018. Les immolations n’ont pas disparu avec le régime de Ben Ali. Cela a été tragiquement rappelé par la vidéo puis le suicide le 24 décembre, du journaliste Abderrazak Zorgui, à Kasserine. 

La sécession prend la forme de l’exil. En 2018, la Tunisie est la première nationalité d’origine des migrants traversant la Méditerranée. La fuite des cerveaux est continue et une pénurie de médecins envisagée d’ici une dizaine d’années.

Enfin, la sécession continuera, probablement, à prendre la forme de la radicalité. Le retour des 6 000 djihadistes Tunisiens partis en Syrie représente un risque de déstabilisation majeur.

Rapprocher les deux rives

Afin d’éviter la dérives anti-démocratique, l’Europe doit s’employer à rapprocher les deux rives de la Méditerranée.

En cette année d’élection européenne, la question sociale doit être placée au centre d’une nouvelle politique euro-méditerranéenne. Que ce soit sur la question du libre-échange et le projet d’accord entre la Tunisie et l’UE (ALECA), des investissements, de la mobilité humaine ou de l’échange de connaissances, la coopération méditerranéenne peut et doit être accentuée.

L’Europe doit réviser en profondeur le fonctionnement de l’Union pour la Méditerranée (UpM) et retrouver une ambition politique régionale.

Louis-Simon Boileau

Doctorant au CERI de Sciences Po

Directeur de l’Observatoire Afrique du Nord-Moyen Orient

de la Fondation Jean Jaurès


[1] Y. Charef, Can Tunisian Democracy Survive ? Project Syndicate, https://www.project-syndicate.org/commentary/tunisian-democracy-in-crisis-by-youssef-cherif-2019-01)

[2] 40 milliards de dollars en 2017.

[3] 3% en 2011. 7,5% en 2018

[4] 15% du PIB en 2018

[5] Voir  https://jean-jaures.org/nos-productions/tunisie-une-election-sans-vainqueur-analyse-des-elections-municipales-du-6-mai-2018

[6] http://afrique.lepoint.fr/economie/michael-ayari-sur-la-tunisie-la-democratie-n-est-plus-analysee-comme-un-principe-superieur-commun-12-01-2019-2285288_2258.php)

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