La Méditerranée : frontière ou horizon politique ?

La Méditerranée : frontière ou horizon politique ?

août 28, 2018 0 Par Louis-Simon Boileau

Par Louis-Simon Boileau

 

La Méditerranée véhicule un imaginaire puissant. De Casablanca à Istanbul en passant par Barcelone, Marseille, Naples, Athènes, Alger, Tunis, Le Caire et Beyrouth des repères communs, matériels et immatériels, font que celui qui voyage ne se sent jamais totalement dépaysé. Au-delà des différences culturelles et religieuses, une grammaire commune, construite au fil des échanges et des contacts des peuples, unifie les deux rives.

Pour autant, dix ans après l’institution de l’Union pour la Méditerranée, elle constitue toujours un espace politique inexistant. Elle a cependant démontré, à plusieurs reprises ces dernières années, sa centralité. Enjeu migratoire, environnemental, bouleversements politiques des révoltes de 2011 dans le monde arabe et prolifération du terrorisme: l’espace méditerranéen nécessite plus que jamais d’être repensé comme notre horizon politique naturel et culturel.

 

La Méditerranée, une invention mythifiée

La Méditerranée est moins un espace géographique cohérent et unifié qu’une grande idée. Comme l’explicite Henry Laurens dans Méditerranées politiques , l’idée même de la « Méditerranée » est récente. « Mer entre deux continents » puis « Mer commune », elle fut « inventée »  dans la première moitié du XIXe siècle après l’expédition française de Morée, dans le Péloponèse, en 1829. Le début du XIXe siècle marque l’essor des expéditions scientifiques, archéologiques, militaires mais aussi de redécouvertes culturelles de la Grèce et de l’Orient. Le Saint-Simonien Maurice Chevalier considérait que « la Méditerranée (allait) devenir le lit nuptial de l’Orient et de l’Occident ». Il développe l’utopie d’un « système Méditerranée » dont les abords seraient délimités par une grande ligne de chemin de fer qui ferait le tour du bassin. On pense dès lors la Méditerranée comme un tout, un espace commun. Sur le plan culturel, l’Orientalisme de Victor Hugo ou d’Eugène Delacroix, façonne l’image d’un Orient féminin, empire des passions et de la moralité légère qui vient réveiller les sens d’un Occident paternaliste, raisonné et mature, participant de cette construction mythique.

La colonisation va finir d’achever ce processus de construction idéel de la Méditerranée comme un « agent médiateur », selon les mots d’Elisée Reclus, entre l’Occident et l’Orient, entre le Nord et le Sud. « Passeur de civilisation », la Méditerranée  apparaît comme un ensemble cohérent que l’entreprise coloniale tend à unifier et à dominer.

 

La Méditerranée, mer froide

La fin de la colonisation et l’indépendance des États riverains de la Méditerranée obligent à penser un nouveau rôle pour la Méditerranée. Alors que la Guerre froide trouve ses premiers terrains d’affrontement en Grèce et en Turquie en 1945, l’idée méditerranéenne est abandonnée et emprisonnée dans la rivalité Est-Ouest. Des deux côtés, les États choisissent leur camp.

Celle-ci réapparait dans les années 1960 et 1970. La vision américaine de la Méditerranée va progressivement s’imposer à travers l’OTAN qui déploie dans le bassin la 6e flotte et perçoit la stabilité de la mer et le contrôle de son accès comme un enjeu géostratégique pour l’approvisionnement en matières premières, pour le commerce international mais aussi pour la sécurité du jeune État d’Israël. Cette idée américaine se retrouvera par la suite dans le discours de Georges W. Bush du « Greater Middle East » allant de Casablanca à Kaboul, dans la continuité de la théorie de S. Huntington du « choc des civilisations ».

À cette époque, la Communauté européenne met en place la première Convention de Barcelone en 1971 qui constitue un ensemble d’accords économiques bilatéraux passés avec des États du Sud, posant les jalons des futurs rapports entre les deux rives.

La Méditerranée, frontière Sud de l’Europe

La disparition de l’URSS va constituer un moment important de regain d’intérêt pour la Méditerranée. L’Union européenne perçoit dans la fin du communisme le moment propice pour influencer et diffuser des normes et des valeurs par le commerce et les coopérations économiques. Comme à l’Est, elle cherche à construire au Sud une zone de stabilité. Du point de vue sécuritaire, l’OTAN développe une doctrine militaire pour le « flanc Sud » de l’Alliance et définit les contours de la nouvelle menace terroriste.

A l’initiative de l’Espagne et de l’Italie tout d’abord, puis de la France, se mettent en place des espaces de discussions multilatéraux comme le dialogue « 5+5 » institutionnalisé en 1990 pour la Méditerranée occidentale. En 1995, le processus de Barcelone aboutit à la signature du Partenariat Euro-Méditerranéen. Le processus de Barcelone se fondait sur trois piliers: un espace de dialogue pour la paix et la sécurité; des aides financières contre des réformes structurelles; un volet sociétal de promotion des valeurs démocratiques et libérales. Le processus de Barcelone se veut alors multilatéral, inclusif et équilibré entre l’Europe et les pays de la rive sud.

A partir de 2001, l’agenda sécuritaire va prendre le dessus. L’objectif premier de l’Europe dans l’espace méditerranéen est d’assurer la stabilité des régimes dans la lutte internationale contre le terrorisme et de favoriser l’externalisation de ses frontières pour faire face aux flux migratoires en croissance. La perspective d’un « choc des civilisations » couplée aux enjeux migratoires et terroristes vont finir de transformer la Méditerranée en une une frontière à surveiller et à fermer. Jamais dans l’histoire le monde ne se sera autant rétréci, jamais les deux rives n’auront été aussi éloignées.

La Méditerranée après 2011, un impensé politique majeur

Les révoltes dans le monde arabe, au printemps 2011, constituent un tournant historique majeur.  Le paradigme de la « stabilité » des régimes autocratiques pouvant permettre d’assurer la sécurité et les intérêts européens a volé en éclat. Désormais, il n’est plus possible de penser que l’autoritarisme est la condition préalable à la stabilité politique.

La paralysie de l’Union pour la Méditerranée (UpM) créée en 2008 a empêché la mise en place d’une politique ambitieuse. L’inquiétude allemande de voir la France se construire une nouvelle zone d’influence a contribué à l’échec du projet dès sa création. Le conflit entre Israël et la Palestine, entre le Maroc et l’Algérie au sujet du Sahara, entre Chypre et la Turquie ont considérablement freiné la possibilité d’accords régionaux d’envergure. François Hollande a souhaité pour la région des projets « moins ambitieux mais plus concrets » et une « Méditerranée de projets » (discours aux Ambassadeurs, août 2013). De cette « Méditerranée de projets » qu’essaie de développer l’UpM, il est aujourd’hui malheureusement impossible d’identifier une réalisation majeure.

 

Cinq piliers pourraient constituer un projet politique régional d’avenir. Il s’agit de faire de la Méditerranée:

1. Un espace de mobilité et de communication en instaurant une gouvernance des flux migratoires à l’échelle de la Méditerranée et en créant un VISA Méditerranéen pour circuler et renouer avec l’esprit originel de la Méditerranée comme lieu de contact et d’échanges

2. Un espace de connaissance en finançant un véritable programme « Averroès », équivalant au programme Erasmus, pour permettre la rencontre des jeunes étudiants et apprentis.

3. Un espace de sécurité en entamant des négociations multilatérales pour la paix et le désarmement sur le modèle du processus d’Helsinki en 1975 ayant conduit à la création de l’OSCE.

4. Un espace naturel protégé en instituant un accord international contraignant sur la lutte contre la pollution marine. Une innovation juridique pourrait consister à donner la personnalité juridique morale à la mer Méditerranée pour qu’elle puisse être défendue par des associations devant un tribunal international spécial.

5. Un espace de co-prospérité avec une intensification des flux d’échange (circuits courts) assuré par des nouvelles infrastructures et notamment le développement d’un réseau portuaire de dimension internationale sur les deux rives.

Il n’y aura pas d’horizon commun sans le renversement complet de l’approche dominante sécuritaire et conflictuelle de la Méditerranée. Il n’y aura pas d’horizon commun sans la construction d’un récit partagé qui renoue avec la vision originelle de la Méditerranée comme lieu d’échanges et de contacts. 

Illustration

carte de la CIA disponible ici: https://www.flickr.com/photos/ciagov/with/30252923214/

 

Pour aller plus loin

Henry Laurens, Méditerranées politiques, 2017, La vie des Idées: http://www.laviedesidees.fr/Mediterranees-politiques.html

Peter Harling, « The Mediterranean Crush », 2017, accès ici: http://www.synaps.network/the-mediterranean-crush

Michel Chevalier, Système de la Méditerranée, 1832 : https://www.fayard.fr/systeme-de-la-mediterranee-9782842059323