Fondé au début de l’année 2014, issu du mouvement citoyen des “Indignés”, Podemos correspond pour de nombreux observateurs de la vie politique européenne à l’archétype du “parti-mouvement” populiste[1]. Podemos serait un pur produit de l’étrange époque que nous traversons, dont la phrase d’Antonio Gramsci usée jusqu’à la corde[2] résumerait les craintes qu’elle inspire : “Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres”. Podemos, un monstre ? Les évidences sont là pour celles et ceux qui le croient : sa proximité, parfois largement fantasmée, avec le régime d’Hugo Chávez et avec l’Iran ; ses manières plébéiennes ; sa critique virulente de la Transition espagnole (1975-1981) et de l’Union européenne ; son rejet du libéralisme économique ; ses velléités hégémoniques… Podemos incarnerait ainsi, à lui tout seul[3], le “moment populiste” en Espagne.

Cette étiquette, le populisme, Podemos ne l’a d’ailleurs jamais reniée. Il est né dans un contexte de crise multiple : crise économique et de la dette publique ; crise institutionnelle et politique ; crise culturelle, le récit fédérateur de la Transition affichant de sérieux symptômes d’essoufflement. Il a été biberonné aux expériences de la gauche latinoaméricaine contemporaine et aux lectures d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe. Il s’est développé en usant magistralement de la visibilité médiatique de son secrétaire général à queue de cheval[4], Pablo Iglesias, habitué des plateaux de télévision où il débattait avec de truculents contradicteurs (journalistes ultra-conservateurs pour la plupart) avant de fonder Podemos et de devenir eurodéputé au printemps 2014. Tout était donc là pour la recette populiste, sauce “Laclau-Mouffe” : un moment de crise ; un leader charismatique à l’allure reconnaissable et au style plébéien ; une tentative d’agréger des demandes sociales contradictoires autour d’un récit et d’un imaginaire politiques communs “ni de droite ni de gauche” ; la volonté de repartir de zéro en proposant un “moment constituant” à l’aune du “moment destituant” (le fameux “dégagisme” dont Jean-Luc Mélenchon voulut se faire le porte-parole en 2017).

Or l’évolution de Podemos, depuis sa fondation jusqu’à nos jours, nous permet-elle de le considérer encore aujourd’hui comme un “mouvement populiste” ? Podemos porte-t-il, en fin de compte, un projet politique intrinsèquement novateur, défiant le clivage gauche-droit ? Est-il, dans ce sens, “ni de gauche ni de droite” ? Est-il (encore) porteur d’une stratégie de rupture et d’un programme “anti-establishment” ?

Il convient, avant de répondre à ces questions, de faire le point sur la dynamique électorale de Podemos et sur ses rapports avec le pouvoir.

Dès les élections européennes de 2014, Podemos se positionna comme l’une des quatre formations politiques principales à l’échelle nationale en recueillant plus de 1.200.000 voix et en envoyant cinq élus au Parlement de Strasbourg. Un an après, lors des élections législatives du 20 décembre 2015, sa coalition obtint près de 5.000.000 de voix et 69 députés au Congrès. Lorsque le Parlement, incapable de dégager une majorité, dut être renouvelé le 26 juin 2016, elle recula légèrement en perdant environ 100.000 voix mais agrégea 71 sièges et dépassa Ciudadanos. Podemos et ses alliés étaient devenus le troisième groupe parlementaire et le sorpasso[5] du PSOE devenait une possibilité, explicitement désirée par Pablo Iglesias. Finalement, les dernières élections du 28 avril 2019 confirmèrent la place de la coalition menée par Podemos parmi les quatre premières formations politiques nationales, derrière Ciudadanos mais devant Vox. Les résultats furent néanmoins très décevants : la coalition perdit près de 2.000.000 de voix par rapport à 2016 et 29 députés.

La dynamique électorale du parti de Pablo Iglesias est donc clairement déclinante. Cela peut s’expliquer par une multitude de facteurs : les difficultés de communication du secrétaire général, notamment autour de l’achat par lui et sa compagne d’une maison cossue dans le nord de Madrid ; son taux de popularité particulièrement bas chez les sympathisants des autres formations politiques, qui réduit considérablement la capacité de Podemos à élargir sa base électorale ; les luttes fratricides entre Iglesias et son ancien ami Iñigo Errejón (soldées par la défection de ce dernier et le ras-le-bol des militants) ; l’ambigüité de Podemos vis-à-vis du mouvement indépendantiste catalan ; le renouveau du PSOE sous la direction de Pedro Sánchez, qui a vaincu les barons historiques et replacé le parti socialiste sur le devant de la scène politique ; la menace d’une victoire de la droite et l’extrême-droite, ayant concentré les voix de la gauche autour du PSOE dans une logique de “vote utile”…

Parallèlement, Podemos témoigne depuis très longtemps d’une volonté non dissimulée de devenir un “parti de gouvernement”. Il soutint, dans le cadre de candidatures de rassemblement à la gauche du PSOE, les maires de Madrid et Barcelone en 2015 puis en 2019. Le parti de Pablo Iglesias apporta également son soutien à Pedro Sánchez lorsque ce dernier impulsa une motion de censure pour destituer le gouvernement du conservateur Mariano Rajoy en juin 2018.

Cette volonté d’exercer le pouvoir a, aujourd’hui, atteint une forme de paroxysme. Alors que l’Espagne a besoin d’une majorité pour constituer un gouvernement, le blocage politique est, à présent, essentiellement provoqué par l’exigence de Podemos d’entrer dans le gouvernement de Pedro Sánchez en occupant d’importants maroquins et le refus que ce dernier lui oppose. La solution portugaise (l’investiture du candidat socialiste avec le soutien externe des partis situés à sa gauche) ne semble pas envisageable pour Iglesias, au risque de devoir retourner aux urnes en novembre 2019 si un accord avec le PSOE puis avec le principal parti indépendantiste catalan n’est pas conclu.

Dans ces conditions, il est légitime de se demander si un mouvement politique qui recherche avec tant de ferveur et d’urgence à gouverner avec l’un des partis emblématiques de l’ordre ancien bipartiste peut être dit “populiste”. Il est frappant que le parti qui émana des Indignés pour en finir avec le bipartisme désire si ardemment exercer le pouvoir au sein d’un gouvernement présidé par un socialiste – à tel point, semblerait-il, qu’il puisse contribuer à la convocation d’élections anticipées dès novembre 2019, alors que sa dynamique électorale est en chute libre. C’est d’ailleurs une question qui se pose également en Italie à l’aune de la coalition entre le Mouvement 5 étoiles et le Parti démocrate.

 

De plus, alors que le blocage politique se prolonge depuis les élections législatives du 28 avril 2019, Podemos a transmis une nouvelle proposition à Pedro Sánchez et au PSOE. Celle-ci est intitulée, assez explicitement : “proposition pour la reprise du dialogue pour un accord intégral de gouvernement de coalition”[6]. Il s’agit d’un document de 119 pages contenant quatre formules de répartition des fonctions exécutives ainsi qu’un programme politique. A sa lecture, deux choses attirent l’attention, un élément formel et un élément de fond.

L’élément formel est l’insistance (l’exigence) de Podemos pour occuper des ministères responsables de politiques publiques considérables. Certes, tout semble indiquer que, face au blocage des négociations, Iglesias et Sánchez luttent à présent pour remporter la bataille du discours : qui sera le mieux à même de convaincre la majorité des électeurs que la répétition électorale est la faute de l’autre ? Dans cette logique, Podemos est incité à transmettre des propositions (y compris impossibles à assumer) au PSOE en étant conscient que ce dernier les refusera pour ensuite pointer du doigt la fermeture des socialistes aux négociations… mais cela ne dément pas son exigence d’un gouvernement de coalition avec les socialistes comme condition sine qua non de son soutien à l’investiture de Sánchez.

Mais la seconde chose remarquable est le fond de la proposition de Podemos. Celle-ci est composée d’éléments programmatiques que l’on pourrait aisément qualifier de sociaux-démocrates[7]. Les plus saillants sont ceux qui concernent la lutte contre les inégalités et la précarité, les mesures de nature économique et fiscale et l’affermissement de la démocratie.

Tout d’abord, en ce qui concerne les politiques publiques luttant contre la précarité au travail et les inégalités, Podemos propose notamment de :

 

– Renforcer les droits collectifs des travailleurs en faisant primer les conventions collectives sur les conventions d’entreprise et les contrats de travail (p. 7) ;

– Augmenter progressivement le SMIC pour atteindre 1.100 euros en 2021 (idem) ;

– Combattre l’embauche par les entreprises de “faux indépendants”, phénomène particulièrement prégnant chez les nouvelles entreprises de livraison à domicile comme Glovo ou Deliveroo (idem).

– Combattre l’écart salarial hommes-femmes à travers une politique globale (conciliation de la vie professionnelle et familiale, généralisation d’un congé de paternité équivalent au congé de maternité,  semaine de 34h, contrôle et sanctions des entreprises) (p. 8).

– Améliorer les conditions de travail des fonctionnaires et agents publics (les sapeurs-pompiers, policiers, militaires et surveillants de prisons sont particulièrement visés) (p. 13). Une section entière est consacrée à l’Education nationale et, donc, aux conditions de travail des enseignants du primaire et du secondaire (p. 16-24).

– Accroitre la participation des salariés dans la gouvernance de leur entreprise (p. 9).

– Une place importante est accordée à la résorption de la fracture territoriale. En s’adressant à l’”Espagne vidée” (España vaciada), Podemos fait siennes certaines leçons du mouvement des Gilets jaunes. Il propose le maintien de services publics de proximité, le soutien aux micro-agriculteurs et l’investissement dans les infrastructures de transport en commun afin de désenclaver ces territoires (p. 39-45).

Ensuite, concernant les mesures d’ordre économique et fiscal, la boussole de Podemos est, sans surprise, la justice fiscale à travers la taxation des hauts revenus, des grandes fortunes et des activités bancaires. Podemos propose notamment de :

 

– Taxer les opérations d’achat de titres réalisées par des opérateurs financiers et concernant seulement les entreprises espagnoles dont la capitalisation boursière est supérieure au milliard d’euros. Le taux proposé est de 0,2% (p. 73).

– Taxer davantage les sociétés du secteur financier afin de rembourser les 60 milliards d’euros que l’Etat leur injecta en 2012 (p. 76).

– Utiliser Bankia, banque privée nationalisée en 2012, pour financer des projets d’intérêt général (lutte contre l’exclusion financière, développement durable, construction de logement social, désenclavement de zones rurales, etc.) (p. 75).

– Réformer l’impôt sur les sociétés (IS) pour l’établir à 15% pour les grandes entreprises, 18% pour les entités financières et les entreprises d’hydrocarbures et pouvoir le baisser de 25% à 23% pour les PME (p. 74).

– S’attaquer à l’évasion fiscale permise par la non imposition des dividendes et des plus-values engendrées par la participation des sociétés mères dans l’activité de leurs filiales (p. 74).

– S’attaquer également à l’usage frauduleux des sociétés d’investissement immobilier cotées (SIIC) et des sociétés d’investissement au capital variable (SICAV) pour échapper à l’imposition individuelle (idem).

– Augmenter l’impôt sur le patrimoine de 1% pour les patrimoines de plus de 10 millions d’euros ; augmenter l’impôt sur le revenu (IR) pour les revenus supérieurs à 130.000 euros ; baisser la TVA pour les produits d’hygiène féminine et baisser également la TVA sur les services vétérinaires (p. 75).

– Mise en place d’une ambitieuse stratégie nationale de lutte contre la fraude fiscale (p.76-78).

L’ensemble de la politique économique de Podemos est subordonnée aux exigences climatiques et environnementales. Le Green New Deal occupe à ce titre une place centrale dans son programme économique, tout comme dans celui de certains “socialistes” étasuniens, notamment Ocasio-Cortez. Par ailleurs, il est intéressant de constater que Podemos cherche ouvertement à élargir sa base électorale en direction des régions rurales.

Enfin, concernant la consolidation de la démocratie et les questions institutionnelles, il importe de souligner la place qu’occupe l’UE dans le programme de Podemos.

Non seulement toute idée de sortie de l’Union ou de l’euro est absente mais encore la formation politique de Pablo Iglesias envisage l’UE comme un échelon pertinent pour mettre en oeuvre d’ambitieuses politiques économiques, sociales et environnementales (notamment un Green New Deal européen, mentionné p. 108).

Aucune mention à d’âpres négociations pour réviser les traités (assorties de menaces de départ) n’est présente dans le document. Ceci contraste avec le premier programme électoral de Podemos pour des élections législatives, en 2015. Celui-ci préconisait une révision des traités européens pour, notamment, “démocratiser la prise de décisions politiques et économiques dans la zone euro”, “réformer le pacte de stabilité et de croissance” et “réviser le statut de la Banque centrale européenne[8]”. Ceci est également en opposition avec ce que l’on pouvait trouver dans L’avenir en commun de La France Insoumise en 2017.

Contrairement à son allié français et révisant considérablement son propre positionnement originel, Podemos se positionne en faveur de davantage d’intégration pour consolider le pilier social de l’UE (p. 103). Celui-ci serait composé :

– d’un SMIC européen (p. 103),

– d’une allocation-chômage européenne (idem),

– d’une “allocation européenne de ressources suffisantes” (p. 104) adressée aux familles afin de lutter contre la pauvreté infantile[9].

– d’une couverture de santé publique et universelle pour tous les résidents d’un État membre (p. 104).

Tout cela ressemble à une collection de vœux pieux, car aucune piste de comment y parvenir n’est avancé. Il s’agit néanmoins de demandes exprimées depuis longtemps par une partie de la social-démocratie européenne.
Sur le plan interne, les mesures institutionnelles visent à :

 

– assurer l’indépendance de la justice (p. 46-47),

– sauvegarder les droits et libertés des individus (p. 49-50), notamment face à l’intervention des forces de l’ordre.

– trouver une solution au conflit politique catalan à travers la mise sur pied d’un dialogue inter-institutionnel et trans-partisan (p. 51),

– promouvoir la “mémoire démocratique” (p. 48-49). Ce terme se substitue à celui, plus polémique, de “mémoire historique”, qui visait à récupérer la mémoire des Républicains anti-franquistes et à effacer les références au régime de Franco dans l’espace public (noms de places ou de rues, statues, plaques commémoratives…). La “mémoire historique” fut notamment promue par le président socialiste Jose Luis Rodríguez Zapatero. Podemos s’inscrit donc dans ses pas.

L’examen de ces quelques mesures, structurantes et emblématiques, du programme que Podemos a conçu pour gouverner avec le PSOE nous permet de prendre la mesure du virage social-démocrate du parti d’Iglesias. Cette évolution vers des prises de positions compatibles avec un PSOE se revendiquant de la gauche[10] devrait théoriquement favoriser le rapprochement entre les deux formations. Elle devrait également servir d’inspiration à d’autres partis sociaux-démocrates au-delà des Pyrénées.


[1] Par ex. Le Parisien inclut Podemos dans une analyse des partis populistes en Europe (P. Martinat, “Cinquante nuances de populisme en Europe”, 11 mars 2018, en ligne : http://www.leparisien.fr/politique/cinquante-nuances-de-populisme-en-europe-11-03-2018-7601457.php), le politiste Yves Sintomer consacre quelques réflexions au populisme de Podemos dans “Le populisme de Podemos”, Mouvements, 2018/2 (n° 94), p. 98-107.
[2] Cette phrase de l’intellectuel marxiste inspira même un livre écrit par… Pierre Moscovici (!)
[3] Plus récemment, le parti d’extrême-droite Vox et, pour certains, les partis indépendantistes catalans ont disputé à Podemos l’étiquette de “populiste”.
[4] “El Coletas” (le “queue-de-cheval”), comme on l’a rapidement et communément appelé.
[5] Terme italien indiquant le dépassement d’une force politique par une autre.
[6] Le document, en espagnol, peut être consulté dans son intégralité en ligne : https://ep00.epimg.net/descargables/2019/08/20/3d4556a377e93803a3d868b70cef6a3b.pdf.
[7] Tout à fait proches du programme du Labour britannique dirigé par Jeremy Corbyn ou des propositions avancées par les représentants de l’aile “socialiste” des Démocrates étasuniens (Bernie Sanders mais également Elizabeth Warren et, bien évidemment, les membres du “Squad” de la Chambre des représentants : Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar,  Ayanna Pressley et Rashida Tlaib).
[8] Ce programme est toujours disponible en ligne : http://servicios.lasprovincias.es/documentos/Programa-electoral-Podemos-20D-2015.pdf. V. not. p. 57-61.
[9] Cette problématique est particulièrement prégnante en Espagne, où 28% des enfants sont en risque de pauvreté.
[10] Le slogan du PSOE de Sánchez est, simplement, “Nous sommes la gauche” (“Somos la izquierda”).

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