Réflexions sur le tracking : confiner, surveiller… guérir ?

Réflexions sur le tracking : confiner, surveiller… guérir ?

avril 27, 2020 1 Par Antoine Ravard

Réflexions sur le tracking : confiner, surveiller… guérir ?

 

A la faveur de la crise sanitaire, la surveillance technologique gagne du terrain. Jusqu’à récemment, celle-ci était réservée aux enjeux touchant l’ordre public. Ainsi, la vidéosurveillance permet d’aider les pouvoirs publics à assurer leur mission de police à l’échelon local. De manière beaucoup plus intrusive, la mise sous écoute sous l’autorité d’une institution judiciaire permet de lutter notamment contre le crime organisé et le risque terroriste. Or, récemment, cette déclinaison technologique de la surveillance a pris des formes nouvelles.

Partant, le tracking innove : la surveillance ne vise plus seulement à assurer l’ordre public dans une logique de détection des infractions, elle se donne le rôle de réguler les déplacements des citoyens au nom de la sécurité sanitaire.

De manière opérationnelle, le tracking consisterait en France – dans une version dite « light » par rapport notamment aux versions asiatiques – en l’application mobile “StopCovid” :  téléchargeable sur la base du volontariat, les usagers y indiqueraient s’ils sont porteurs du virus afin d’en informer les personnes  « contacts ». En première analyse, “StopCovid” semblerait présenter un certain nombre de garde-fous. L’application n’utiliserait pas la géolocalisation mais la technologie Bluetooth. Elle ne centraliserait pas les informations sur une base de données. Celles-ci seraient supprimées tous les 21 jours.  En cela, l’application telle qu’envisagée par le gouvernement se prévaut d’être compatible avec les recommandations du Comité Européen pour la Protection des Données Personnelles, qui insistaient sur la nécessité de minimiser les usages des données  personnelles. Pour autant, il semblerait que le gouvernement français puisse s’orienter vers une solution  « à la singapourienne », plus centralisatrice, ce qui représenterait une voie pour le moins périlleuse d’un point de vue technologique et juridique.

Par-delà les choix techniques, l’existence d’une telle application n’en resterait pas moins problématique compte tenu des informations retracées, le risque de hacking et de conservation/copie des données pendant la période de 21 jours . La nature sensible des informations – il s’agit d’informations de santé – doit porter à la vigilance. En outre, il convient d’être particulièrement vigilant sur la question de “l’hébergement, la distribution et le stockage des données, en privilégiant une “approche souveraine”, ainsi que le rappelle l’Internet Society France Chapter sur son site[1].

Plus généralement, le tracking met à jour un double paradoxe. Le premier est que la relative demande sociale de protection contraste avec l’efficacité douteuse du dispositif. Cette tension plonge l’Etat démocratique dans un tiraillement entre, d’une part, la satisfaction d’une demande sociale pour conserver la confiance des citoyens et, d’autre part, la nécessaire adoption de mesures efficaces en période de crise. Le deuxième paradoxe est que la protection du lien social exige des institutions dont les caractéristiques sont à rebours de celles de “l’Etat de surveillance” et du tracking. En situation de crise, les dispositifs technologiques peuvent apparaître à certains comme une solution pour pallier aux dysfonctionnements des autres dispositifs publics. Cependant, la “communauté de la peur” qui nourrit la demande de protection risque de saper les fondements de la confiance interindividuelle en misant d’abord sur la transparence technologique et non plus sur le civisme partagé des membres de la communauté.

1. La demande sociale pour un tracking à l’efficacité sanitaire contestable place l’Etat démocratique dans un dilemme entre popularité et efficacité. 

La réponse technologique fait l’objet d’une demande sociale certaine sans pour autant susciter le consensus.

Les Français témoignent d’une certaine appétence pour l’utilisation d’une béquille technologique afin de lutter contre le COVID-19. C’est ainsi que, d’après une étude de l’Ifop pour la Fondation Jean Jaurès, 46% des Français se disent disposés à installer une application de tracking sur leur téléphone portable indépendamment de la technologie utilisée. Cependant, ce fort taux de consentement doit être nuancé et demeure heurté. Comme le remarque un policy brief du CEVIPOF d’avril 2020, “L’opposition au traçage des portables est toujours fortement répandue parmi les citoyens (39%) bien qu’en recul sur un mois et que, pour la première fois, le soutien rassemble une proportion plus large de répondants (40,5%) selon les résultats de l’enquêtes IPSOS menées les 7 et 8 avril 2020 pour le projet “Attitudes citoyennes face à la pandémie de COVID-19.”

L’efficacité des mesures de tracking est tout à fait contestable.

En l’état, trois difficultés questionnent l’efficacité du tracking : sa nécessaire complémentarité avec un dispositif sanitaire massif qui fait défaut en France ; la pertinence très douteuse du Bluetooth comme solution technique ; la fracture numérique entre les individus et les territoires.

Les avantages que les défenseurs du tracking mettent en avant sont ceux d’une sortie de crise plus rapide, à l’image, prétendent-ils, de la Corée du Sud. Cependant, la sortie de crise n’a rien d’automatique. Ainsi, la Corée du Sud, comme Singapour d’ailleurs, semblent connaître une seconde vague épidémique. En outre, la surveillance mise en place en Corée du Sud s’est accompagnée d’un dispositif sanitaire très réactif rendant le port du masque obligatoire et articulé avec des campagnes massives de tests dès les premiers jours de l’épidémie. En l’absence de ces deux mesures complémentaires, nous obtiendrions la réduction potentielle des libertés individuelles sans la réduction du risque sanitaire. D’ailleurs, l’efficacité même du dispositif serait mise en cause : comment renseigner un état de santé dans une application alors même qu’il est inconnu de nous en l’absence de tests et qu’environ 80% des porteurs sont sains ? De plus, on estime à environ 60% la part de la population qui devrait disposer de l’application pour que celle-ci ait une utilité collective. Mais, comme évoqué ci-dessus, seuls 46% des Français seraient prêts à la télécharger. Or, les Français détenteurs d’un smartphone ne représentent eux-mêmes que 77% de la population.

La pertinence même de la technologie Bluetooth est d’ailleurs fortement contestée, comme l’admet le secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O.  D’une part, il faudrait passer par une autorisation du système pour que le protocole Bluetooth fonctionne en permanence et cela supposerait une mise à jour d’IOS que seulement 23,5% des téléphones en 2019 pourraient réaliser. En effet, la comptabilité des fonctionnalités du Bluetooth dans les OS des appareils sur le marché et les exigences des applications de traçage fonctionnant avec une activation permanente du Bluetooth n’a rien d’évidente. Ces difficultés sont d’ailleurs la raison des évolutions récentes des géants du numérique Google et Apple sur le protocole Bluetooth. Conscients des difficultés techniques, Apple et Google ont annoncé très récemment une initiative commune pour faciliter le développement des applications de traçage afin que les iPhones et les smartphones Android puissent échanger des informations sanitaires par Bluetooth. Il ne s’agit toutefois pas à ce stade d’une application commune mais seulement d’un socle technique permettant de renforcer l’application des mesures des gouvernements. Est également dénoncée la consommation de batterie importante lorsqu’une telle application de traçage par Bluetooth est activée : l’application serait tellement gourmande en énergie que les batteries des portables ne pourraient supporter toute une journée l’activation de l’application, rendant pour le moins inefficace l’application en elle-même.  Par ailleurs, son utilisation peut ouvrir des failles de sécurité qui exploiteraient des bugs dans le système Bluetooth du téléphone, ainsi que le groupe d’experts de “risques-traçage” le pointent dans un document éclairant[2]. Ainsi, les limites technologiques de l’application mobile telle qu’elle est envisagée actuellement sont donc nombreuses.

Enfin, la mise en place de ce dispositif conduirait, aussi, à approfondir les inégalités. Des inégalités générationnelles d’abord, car si 77% des Français ont un smartphone, la moyenne est bien plus faible chez les plus de 70 ans (35%). Des inégalités territoriales également entre les citadins, constamment connectés et les habitants des zones blanches, qui n’ont pas encore accès à la 4G. Des inégalités sociales enfin, les plus précaires de nos concitoyens n’ayant certainement par tous les moyens de dépenser l’équivalent d’un SMIC dans un smartphone.

En somme, une telle incertitude concernant l’efficacité de l’action de l’Etat n’est pas sans poser problème car, en s’éloignant de l’action efficace, l’Etat court en effet le risque de voir à terme sa légitimité contestée.

2. L’Etat tracking prolonge une forme de gouvernementalité par la vigilance, nuisible à la confiance et aux libertés.

L’État tracking, masque commode de l’État en ruine.

L’hypothèse de la mise en place de tels outils témoigne d’abord du désir de l’État de mobiliser les solutions qu’il a encore à sa main. Au moment où nous n’avons cessé d’affaiblir les pouvoirs, notamment économiques, de l’État et où celui-ci est dépassé, contourné, ridiculisé dans sa capacité à produire et fournir des masques ou à réaliser des tests, il se réfugie dans ce qu’il peut faire de plus simple, de moins coûteux et de plus immédiat : confiner, surveiller pour, peut-être, guérir. Cette forme de gouvernementalité (art de gouverner les hommes) prolonge deux évolutions en cours de l’État providence qui doivent nous alerter. D’une part, le renforcement des technologies de la vigilance change le rapport des citoyens à la norme. D’autre part, c’est dans un contexte de “pis aller”, de fragilisation de l’Etat comme “instituteur du social” (P. Rosanvallon) et régulateur de l’économie, que l’”Etat de surveillance” trouve toute sa légitimité pour agir. A ce titre, la CNIL enjoint le gouvernement, dans sa Délibération du 24 avril 2020 « portant avis sur un projet d’application mobile dénommée « StopCovid » », à ne pas tomber dans la tentation du « solutionnisme technologique« . Pour l’autorité administrative indépendante, l’application ne peut être envisagée que comme faisant partie d’une « réponse sanitaire globale« . Celle-ci doit comprendre la mise à disposition généralisée de masques et de tests, l’ouverture de canaux d’information aux personnes ayant reçu l’alerte, la prise en compte de solutions d’isolement des personnes infectées. Or, comme nous l’avons évoqué, le gouvernement doit encore apporter d’utiles éclaircissements sur le dispositif global…

En outre, il y a dans cette tentative du gouvernement d’imposer une solution technologique non consensuelle et à l’efficacité discutable, quelque chose qui se joue au niveau de la conception de l’Etat « réducteur d’incertitude » et gestionnaire de crise. En effet, au-delà de l’efficacité douteuse du dispositif et en dépit de son caractère d’apparence peu contraignant à ce stade, l’effet performatif du dispositif pose question. S’il n’est pas encore certain à ce stade que l’application conduise à une surveillance de masse des déplacements des populations, il est à gager qu’il s’agit d’un ballon d’essai visant, par expérimentation, à acclimater les citoyens à une surveillance dont le caractère intrusif pourrait aller croissant. Il semble, en effet, que l’une des hypothèses envisagées par le gouvernement impliquant le développement d’une solution technologique centralisée risque d’ouvrir la porte à une centralisation de l’ensemble des données relatives aux rencontres physiques des individus, permettant la construction au niveau central d’un « graphe social » d’autant plus problématique que doté d’une granularité inédite. Il existerait pourtant d’autres solutions, comme celle de développer des solutions technologiques plus décentralisées afin d’éviter le risque de surveillance de masse.

La communauté de la peur et la vigilance individualiste représentent des dangers pour les libertés et le lien social.

La menace de ces technologies pour notre modèle de libertés individuelles ne doit pas être prise à la légère. Il faut avoir conscience qu’en Asie du Sud-Est, notamment à Hongkong et à Singapour, les dispositifs technologiques sont couplés à des mesures qui contrastent avec nos modèles de sociétés. Ainsi, ces dispositifs de tracking se déploient en lien avec la mise en quarantaine systématique ou s’articulent avec le port de bracelets de suivi similaires à ceux des repris de justice. Par exemple, à Taïwan, les personnes susceptibles d’être contaminées se voient attribuées un smartphone doté d’un GPS et sont surveillées par la police à travers une application de messagerie[3]. Plus près de chez nous, en Pologne, les autorités demandent aux personnes infectées par le virus d’envoyer des selfies de chez eux pour prouver l’effectivité de leur confinement.

S’ajoute à cette menace, le fait qu’une telle application risque de devenir une gigantesque machine à générer de la peur. Ce risque recouvre deux phénomènes : l’amplification de l’angoisse individuelle et le risque d’une « surveillance de voisinage ». En premier lieu, l’angoisse individuelle risque d’être amplifiée par ces solutions technologiques. En effet, une fois que nous serons déconfinés, les interactions sociales se multiplieront et risqueront de déclencher l’application de manière intempestive et massive. Mais avoir été en contact avec une personne atteinte du COVID-19 ne signifie pas être soi-même atteint. Dès lors, les conséquences anxiogènes du déconfinement seront décuplées par une perception sur-amplifiée du risque. En deuxième lieu, si la surveillance technologique c’est la capacité de chacun à se protéger, elle représente également la possibilité pour tous de cibler et de marginaliser. C’est ici, le risque d’une « surveillance de voisinage » qui est très problématique. L’exemple coréen est éclairant. Les campagnes de dénonciation des malades et de stigmatisation dans leurs lieux de résidence ont été nombreuses à la suite des piratages de données à priori anonymisées. Dans ce cadre, nous pouvons partager l’inquiétude de Jacques Ellul qui écrivait dans La technique ou l’enjeu du siècle que la technique peut avoir pour conséquence de “dissocier les formes sociologiques, détruire les cadres moraux, faire exploser les tabous sociaux, réduire le corps social à la collection d’individus”.

Traiter l’épidémie par la surveillance individuelle, c’est finalement rejeter la responsabilité de sa maladie sur le malade, c’est prendre le risque de refaire le lien entre maladie et faute individuelle, déjà présent au Moyen-Age dans le sort que l’on réservait aux lépreux (castration, enfermement), considérant que leur maladie était une punition divine. C’est, au fond, oublier nos interdépendances. A l’inverse, comme l’explique Yuval Noah Hariri dans le Financial Times, nous avons besoin d’une société de la confiance collective, une société de l’information transparente et de la gestion de crise en commun.

Dans cette dynamique de restauration du lien social, nous devons réaliser que nos libertés individuelles sont également collectives et surtout, interdépendantes. C’est à cette prise de conscience que le lanceur d’alerte Edward Snowden nous invitait en déclarant :  « dire que votre droit à la vie privée importe peu car vous n’avez rien à cacher revient à dire que votre liberté d’expression importe peu, car vous n’avez rien à dire. Car même si vous n’utilisez pas vos droits aujourd’hui, d’autres en ont besoin. Cela revient à dire : les autres ne m’intéressent pas« . Ainsi, si l’un de nous choisi de renoncer à ses libertés, il grignote déjà celles de ses concitoyens en les rendant vulnérables et non plus immuables. En bref, vous n’avez peut-être rien à cacher, mais votre voisin si, et c’est son droit.

C’est donc vers une solidarité des droits que nous devons veiller plutôt qu’à nous raccrocher à une technologie providentielle menaçant, à terme, l’exercice de nos droits. Cette solidarité ouvre d’ailleurs vers une réflexion puissance où la métaphysique se mêle à la cybernétique : “Un ordre sans liberté est un ordre injuste, on le sait et on le voit tous les jours dans les pays où elle a disparu. Ce qui se passe, surtout, c’est qu’en Europe en ce moment on est complètement perdu. On est aveugle, assommé, terrifié par les statistiques, les chiffres quotidiens de la mort qui nous fait redécouvrir notre statut d’être transitoire” confié le 31 mars 2020 le prix Nobel de Littérature péruvien Mario Vargas Llosa au journal Le Point, réveillant en nous le désir perdu d’une jouissance consciente de nos libertés.

[1] V. https://www.isoc.fr/stopcovid/

[2] Celui-ci met l’accent sur les dangers avérés de l’utilisation de la technologie Bluetooth :  V. https://risques-tracage.fr/.

[3] www.lefigaro.fr/actualité-france/le-tracking-mobile-comment-ca-marche-2020041