Means TV : la bataille pour l’hégémonie culturelle de l’ère post-Sanders commence maintenant !

Means TV : la bataille pour l’hégémonie culturelle de l’ère post-Sanders commence maintenant !

mai 21, 2020 0 Par Sebastien Natroll

Lors de notre entretien avec Naomi Burton de Means Media en novembre dernier, la co-fondatrice de la coopérative nous disait préparer le premier service de streaming worker-owned, un « Netflix socialiste […] sans annonceurs ni investisseurs coopératifs » pour renverser la domination culturelle de la classe dirigeante : un défi colossal dans un marché du divertissement oligopolistique et à l’heure où l’entreprise de Reed Hastings prévoit de dépenser près de 18 milliards de dollars sur l’année pour la production de contenus. Si la coopérative n’ambitionne pas de concurrencer la kulturindustrie, elle s’est confié la lourde tâche de créer un service « pour les 99 % ».

Hémisphère Gauche a testé Means TV pour vous !


Alors que l’ère post-Bernie commence et que les élections de novembre s’annoncent cruciales pour l’avenir de la gauche américaine, la jeune coopérative à l’origine du clip de campagne d’ a pris ses distances avec la politique plus consensuelle de l’élue du 14e district de New-York, dont le positionnement semble s’être considérablement éloigné de la ligne des Democratic Socialists of America (DSA). Là où il n’est plus question de dénoncer le capitalisme comme système d’exploitation  mais d’en réguler les excès tout en développant l’État-providence, Means TV prend à revers et propose tout un écosystème médiatique centré sur la dénonciation des structures oppressives et l’affirmation des velléités révolutionnaires. L’objectif affiché est double : l’initiation au corpus idéologique de la gauche radicale et le développement d’une conscience de classe dans une perspective gramscienne de renversement de l’hégémonie culturelle.

 

Means TV, service de streaming “post-capitaliste”

 

« Ils veulent abolir le capitalisme et la propriété privée. C’est un mouvement marginal, mais ils ont beaucoup de pouvoir parmi les jeunes. Certains d’entre eux sont même communistes ! ». Tweeté par Alexandria Ocasio-Cortez le 4 avril 2019, le petit coup de com’avait enflammé la très libérale et conservatrice Fox News . Depuis le 26 février, on compte un nouveau venu dans le monde très concurrentiel des services de streaming : Means TV. Citant à dessein Jacobin Magazine, le duo fondateur, Naomi Burton et Nick Hayes, a eu pour ambition de réunir production et audience autour d’une plateforme commune et coopérative. L’objectif affiché, très gramscien, est de rompre avec l’hégémonie culturelle néolibérale en construisant un « divertissement de gauche ».

 

Pour cela, la coopérative a su s’entourer de Youtubers et cinéastes de la gauche US : le duo du StreetFightRadio, The DC Sentinel, Art House Politics ou encore Mexie ont accepté de prêter main forte à la jeune start-up pour créer du contenu original et enrichir un catalogue de gauche radicale, qui, s’il ne peut évidemment pas rivaliser avec des grands noms du marché tels que Disney ou Amazon, entend mettre les questions politiques au cœur de l’entertainment. Films d’animation, documentaires ou encore programmes live (le très 80’s Means Morning News, qui fait la part belle aux sonorités synthwave et aux nuances de rose), le service ne propose pour l’instant que 13 films exclusifs et 27 contenus originaux, une offre menue qui ne semble pas être un frein au démarrage de la structure. Le service, entièrement financé par ses abonnements (10$/mois), compte à l’heure actuelle un peu plus de 3700 abonné·e·s : un chiffre plutôt encourageant et qui traduit l’enthousiasme exprimé sur les réseaux sociaux, où l’on trouve ça-et-là des témoignages d’abonné·e·s annonçant avoir renoncé à Netflix, Amazon Prime Video ou encore Hulu après avoir souscrit à Means TV. Le geste est à la fois politique et symbolique : il acte la renonciation à un divertissement mainstream, « liberal », qui dilue les rapports sociaux de classe, de race et de genre dans une timide subversion progressiste marchandisée au sein du système de consommation capitaliste sans jamais dénoncer les structures de domination. Et c’est précisément ce dernier point qui est au centre de la démarche de Means TV.

 

 

Radicalized, Union Time, The Iron Triangle… Visibilité des luttes et conscience de classe.

 

Autour des formats courts et des redites de YouTube, les formats longs exclusifs (feature-length) représentent le cœur du service de Means TV : Radicalized est une immersion dans le mouvement Occupy de Los Angeles, au sein d’un groupe anarchiste non-violent confronté à l’arbitraire policier. Union Time nous emmène dans le Bladen County, au sud-est de la Caroline du Nord, une des régions les plus pauvres des États-Unis. L’acteur Danny Glover nous narre l’histoire des femmes et des hommes de la Smithfield Foods, le plus gros transformateur mondial de viande de porc, en lutte pour un salaire décent et des meilleures conditions de travail. The Iron Triangle, quant à lui, s’attarde sur la situation des personnes immigrées de Wallets Point, dans le quartier du Queens à New York. De nombreuses entreprises de réparation automobile peuplent ce lieu surnommé « Iron Triangle » qui fut menacé de disparition par un plan de réaménagement lors de la dernière année du mandat Bloomberg (2013).

À l’image d’une plateforme de formation, le reste du catalogue permet une auto-initiation à l’économie politique et au corpus idéologique de la gauche radicale. La catégorie Left Tube comprend ainsi les épisodes d’Economic Update du professeur d’économie Richard D. Wolff. Sur une même ligne marxiste, Zer0 Books revient, dans ses « Spicy Takes » sur des thèmes divers : l’intersectionnalité, la bataille culturelle opposant la gauche radicale américaine à l’Alt-right ou encore le revenu universel qui fut l’idée maîtresse du programme du candidat à la primaire démocrate Andrew Yang.

Si l’on fait abstraction du contenu agrégé en provenance de YouTube, la jeune plateforme souffre néanmoins d’un manque de renouvellement de son catalogue. Le duo Burton/Hayes compte toutefois sur son propre journal télévisé hebdomadaire, Means Morning News, pour maintenir la dynamique de son service de streaming et fournir une grille de lecture de gauche à l’actualité.

 

« Means Morning News : votre source d’information post-capitaliste »

 

En rose et bleu, l’habillage de Means Morning News reprend tous les codes du rétrofuturisme des années 80 : un look en 256 couleurs, des mélodies synthétisées joliment désuètes et un plateau des plus minimalistes pour les deux présentateurs Sam Sacks et Sam Knight.

Chaque jeudi matin, en une heure, le duo couvre l’essentielle de l’actualité politique à travers un prisme anti-capitaliste : diffusé en direct, les journalistes s’essaient à l’animation d’un journal télévisé qui reprend les codes du genre : invités, reportages, interviews… Le JT anti-capitaliste parvient à proposer des entretiens exclusifs avec des figures montantes comme Shahid Buttar, candidat au Congrès en Californie, ou des figures désormais connues au-delà des frontières américaines comme Rashida Tlaib, élue à la Chambre des Représentants pour le 13e district du Michigan et membre du Squad au côté d’Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar et Ayanna Pressley.

 

Marronnier du show, les « Rich Dicks », particulièrement caustiques envers les « 1% », apparaissent comme un running-gag au fil des émissions. D’un ton parfois plus léger, ils sont la concrétisation du credo du couple Burton/Hayes : le punching-up, comprendre : « taper en haut » et ne pas s’en prendre aux catégories de personnes déjà marginalisées. Ainsi, Sam Sacks et Sam Knight ont tourné en ridicule le coût des campagnes des milliardaires Michael Bloomberg et Tom Steyer en calculant le prix d’un délégué. La campagne de Tom Steyer, qui a coûté 250 millions de dollars, ne lui a rapporté aucun délégué.

Cet humour grinçant et provocateur qui fait le succès du journal télévisé de la coopérative se retrouve aujourd’hui dans un autre secteur du divertissement dont on ne parle pas nécessairement pour son contenu politique : le jeu vidéo.

 

Means Interactive : quand le jeu vidéo se fait politique

 

Le next big step de Means a fait le bonheur de la chaîne Left Trigger, partenaire de la coopérative. Tonight We Riot a fait son entrée sur les stores numériques Nintendo Switch, GOG et Steam le 8 mai. Fruit d’une coopération entre Means of Production et la coopérative de développement Pixel Pushers Union 512, Tonight We Riot n’est pas sans rappeler les codes rétro du Means Morning News : pixel art et synthwave rétrofuturiste.

Se réclamant de l’anarcho-syndicalisme, le studio s’est associé à Means pour produire un jeu vidéo radicalement révolutionnaire dans lequel les prolétaires qui, pour reprendre Marx, « n’ont rien à perdre que leurs chaînes », se soulèvent et vont à l’affrontement avec les forces de l’ordre avec pour seul objectif la libération de la classe ouvrière. Le jeu, de par son scénario, brise le quatrième mur : soulignant l’hégémonie culturelle de la classe dirigeante (les riches possèdent le capital, les médias et le système politique), il met en scène la révolte de la classe ouvrière alors même que Gramsci soulignait la culture hégémonique bourgeoise comme conséquence de l’échec de la révolution socialiste. En cela, Tonight We Riot s’adresse directement à son public : si le jeu met en scène une guerre, c’est une « guerre de position » , un moyen habile de faire entrer les idées socialistes dans le champ des médias de masse et de créer les conditions propices à l’émergence d’une conscience de classe.

À grand renfort de drapeaux rouges, de briques et de cocktails molotov, le jeu a conçu son univers au regard de celui de l’anarchisme et de l’action directe et situe sa narration dans le cadre des antagonismes des rapports de classe : la classe dirigeante, toute puissante, exploite le salariat qui ne survit que péniblement alors que les inégalités s’accroissent d’année en année. Un salariat qui n’a que ses bras pour vivre : « Et c’est tout ce dont vous avez besoin dans le système capitaliste. […] Le capitaliste ne veut pas d’Hommes, il ne veut que des bras », déclamait le socialiste américain et fondateur du syndicat Industrial Workers of the World Eugene V. Debs. Les yeux les plus attentifs repèreront l’acronyme IWW tagué sur les murs pixelisés du jeu.

 

Si ce sont des bien des « bras » qui mènent la révolte dans Tonight We Riot, chaque fin de niveau voit la classe ouvrière grande gagnante de la lutte pendant que la classe dirigeante, représentée par de petits personnages en costume et attaché-case, prend la fuite. Le jeu semble avoir pris sciemment à contre-pied la réification marchande des singularités très prisée dans le monde vidéoludique actuel : il n’y a pas de noms, pas de protagonistes, pas de personnalisation Vous incarnez la classe ouvrière dans toute son hétérogénéité : femmes, hommes, personnes noires et latinas… À l’inverse, les adversaires sont tous représentés de manière identique : une manière pour l’équipe de conception de souligner l’uniformité de la classe capitaliste dont la police est le bras armé.

 

Si les projets de la jeune coopérative Means arrivent à faire parler d’eux du fait de leur ambition, leur originalité et leur radicalité, rien ne dit qu’ils ne finiront pas par s’essouffler. En posant un pied dans le monde du jeu vidéo, Means fait le choix de diversifier les supports de son agenda socialiste. Y’aura-t-il une prochaine étape ? Si rien n’est sûr, on ne peut que penser à un Means Music, une plateforme de streaming musical qui ferait la part belle au flow engagé des Dead Prez, de l’Allemand Marcel Cartier ou encore du Suédois Menteroja : une hypothèse d’autant plus envisageable au regard du rôle de la musique au sein de la gauche radicale américaine d’autrefois (mentionnons Peter Seeger des Weavers, assigné à comparaître devant la House Un-American Activities Committee pour ses sympathies communistes durant les années 50). Pour autant, et cela peut sembler paradoxal, mais la gauche que la coopérative défend aura probablement besoin de gagner dans les urnes pour que l’espoir du Grand Soir perdure : portée par la dynamique engagée par Bernie Sanders lors de sa campagne 2016, la gauche radicale a pu compter sur l’élection d’Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib en 2018 pour donner une plus grande visibilité à ses combats. La défaite de Bernie Sanders aux primaires du Parti démocrate a certes douché les espoirs de changements de la jeunesse (majoritairement acquise à Sanders) mais les espoirs demeurent intacts quant à la possibilité de faire entrer davantage de socialistes au Congrès. Qu’adviendrait-il si le socialisme américain échouait à nouveau dans les urnes en novembre ? Un découragement devant un système définitivement rigged, corrompu par l’argent, ou au contraire, un retour massif vers la rue ? La New Left post-2016 pourrait ainsi revenir aux méthodes de la New Left post-1960, portée sur la démocratie participative et l’action directe. Concours de circonstance, Alexandria Ocasio-Cortez déclarait à la chaîne The Hill le 14 mai : « Le changement appartient aux personnes qui s’organisent massivement ».