Elections européennes : pourquoi l’extrême droite ne devrait pas l’emporter

Elections européennes : pourquoi l’extrême droite ne devrait pas l’emporter

février 22, 2019 0 Par Antoine Ravard

Le Président de la République et le parti présidentiel ont fait un choix irresponsable pour les prochaines élections européennes. Ils abordent en effet ces dernières en se présentant comme l’unique rempart face à une prétendue explosion électorale de l’extrême droite1. Cependant, il s’agit là d’une pure stratégie électorale qui consiste à se désigner un adversaire de confort et à polariser davantage un paysage politique déjà fortement instable. La réalité européenne nous conduit en effet à relativiser la menace d’une poussée sans précédent de l’extrême droite nationaliste. Ainsi, la gauche doit récuser l’approche du parti présidentiel et, au sein du prochain parlement, se placer résolument contre la réédition d’une alliance stérile avec la droite.

Une poussée arithmétiquement limitée : un mécanisme électoral protecteur et un éclatement idéologique et stratégique de l’extrême droite.

D’après les sondages réalisés dans l’ensemble des pays membres de l’Union, et alors que le Parlement européen ne sera plus composé de 751 députés mais de 705, l’extrême droite nationaliste européenne pourrait obtenir environ 155-160 sièges, contre 151 aujourd’hui. En valeur relative, cela représente une progression de 2-3%, atteignant ainsi un score de 23-24% des sièges. C’est donc une progression pour le moins limitée qui serait à l’œuvre et, ce, pour plusieurs raisons.

Projection du futur Parlement européen (crédits : Parlement européen), 18 février 2019.

D’abord, le mécanisme électoral européen est tel que la montée importante, et parfois médiatiquement frappante, de l’extrême droite dans certains pays n’a en fait que peu d’influence sur la composition du Parlement. En effet, la composition de l’hémicycle strasbourgeois donne la primauté aux pays les plus peuplés. Ainsi, l’Allemagne dispose de 96 sièges, tandis que la France en compte 79 et l’Italie 76. A l’inverse, la Hongrie, pays dans lequel l’extrême droite est en pleine progression en compte 21, tandis que l’Autriche a le droit à 18 sièges, et Malte à 6. Par conséquent, si la progression dans les principaux pays reste limitée, elle le demeurera également à l’échelle du Parlement.

Ainsi, l’extrême droite française compte 21 (plus 3 non-inscrits) représentants au Parlement européen depuis 2014 et, malgré les bons résultats qui se profilent pour le parti lepéniste, le score devrait être le même à quelques sièges près en mai prochain. En Allemagne, l’AfD connait une nette progression depuis plusieurs mois. Néanmoins, selon les sondages, elle est créditée de 12 à 15 sièges, alors qu’elle en occupe déjà 7 aujourd’hui. Dans les faits c’est une progression nette, avec un possible doublement, mais à l’échelle du Parlement, cela reste contenu. Toutefois, la Ligue du Nord italienne devrait, elle, connaitre une impressionnante progression, qui pourrait, selon les sondages transalpins, lui permettre d’envoyer 28 députés à Strasbourg (5 à l’heure actuelle). Elle deviendrait ainsi le second parti au Parlement européen, après la CDU/CSU allemande…

Par ailleurs, le Parlement européen s’apprête à perdre près de 50 représentants en raison du départ du Royaume-Uni de l’Union européenne. Or, les nationalistes britanniques, principalement UKIP mais pas uniquement, représentent une part non négligeable de l’extrême droite à l’échelle du Parlement européen, avec 24 élus. Voici donc autant de départs, que la progression de la Ligue du Nord ne fera que combler.

Enfin, la part que représente d’ores et déjà l’extrême droite au sein du Parlement européen s’élève à 20% des eurodéputés. En effet, et cela peut permettre de mettre en exergue un enjeu central, les commentateurs, ainsi que certains représentants politiques, regroupent systématiquement différents groupes parlementaires sous le même vocable, ce que nous avons fait à dessein ici. Pourtant, ils sont, au sein du Parlement européen, divisés en trois groupes distincts :

  • Le groupe ECR (Groupe des Conservateurs et Réformistes Européens, 3ème groupe du Parlement avec 71 membres), dans lequel siègent notamment les conservateurs britanniques (hors UKIP), ainsi que le parti à la tête de la Pologne, le PiS. Ce groupe rassemble des députés qui contestent le projet européen dans ses avancées fédéralistes, mais qui ne rejettent aucunement l’existence de l’Union européenne. Ils défendent en effet une Europe confédérale, une Europe des nations.
  • L’EFDD, le Groupe Européen de la Liberté et de la Démocratie directe (45 membres), composé entre autres du UKIP et du Mouvement 5 Etoiles italien. A l’inverse des premiers, ces élus sont très largement opposés à l’existence même de l’Union européenne.
  • Le groupe au sein duquel siège le Rassemblement National ainsi que la Ligue du Nord, l’ENL, pour Europe des Nations et des Libertés (37 parlementaires à l’heure actuelle). Longtemps favorables à une sortie de l’Union européenne, certains partis qui en sont membres adoptent désormais une position réformiste, au sein des institutions.

Dès lors, le véritable enjeu qui se pose est celui de savoir si ces composantes de l’extrême droite européenne peuvents’entendre pour constituer une unique force.

Selon les différentes projections, le groupe ECR passerait de 75 à 51 députés, pendant que EFDD atteindrait 43 élus et l’ENL 59, sous l’impulsion de la Ligue du Nord. Cela représenterait un total de 153 députés soit 21.7% de l’hémicycle. Dans une projection plus ancienne, datée d’octobre 2018, ce chiffre atteignait 176 élus, soit 24%. Néanmoins, la division devrait se prolonger, venant ainsi détruire le mythe d’une prise de contrôle des institutions européennes par les nationalistes europhobes.Pourtant, cette menace ne cesse d’être brandie par leparti-personne LREM1.

Nous l’avons soulevé, parmi l’ensemble des mouvements nationalistes du Parlement européen, plusieurs sont « réformateurs », tandis que d’autres sont favorables à une sortie de leur Etat de l’Union européenne. Dans ces conditions, il semble difficilement envisageable de les voir travailler ensemble.

D’autant plus que des différences fondamentales opposent les différents partis d’extrême-droite sur le plan de la politique économique. Ainsi, plusieurs d’entre eux – notamment le PiS polonais, les conservateurs belges et néerlandais, mais également certains élus des pays baltes – se définissent comme des « libéraux-conservateurs ». Dès lors, s’ils défendent une Europe des Nations, fermée sur le plan migratoire, ils sont en faveur du libre-échange. Par exemple, le groupe ECR fait la promotion, au Parlement, de l’ensemble des accords libre-échangistes. A l’inverse des partis comme le Rassemblement National ou la Ligue sont davantage protectionnistes. Cette division, au cœur même des stratégies de politique économique de chacun de ces partis, rend inopérante toute hypothèse d’une alliance permanente au sein d’un groupe unique.

Enfin, bien que moins structurant, un dernier clivage sur les enjeux diplomatiques doit être intégré. En Europe de l’ouest, notamment en Italie et en France, les partis nationalistes se sont construits sur une opposition radicale au système d’alliance politique-militaire actuelle. Ces derniers se représentent les Etats-Unis comme un tyran, l’OTAN comme une chape de plomb et voient dans le projet de défense européenne une perte de souveraineté intolérable. Ces partis défendent à l’inverse une ouverture politique envers la Russie de Vladimir Poutine. Or, dans biens des pays d’Europe centrale et orientale, c’est encore le cas dans les Pays baltes, mais aussi en Bulgarie notamment, la Russie continue d’être perçue comme la principale menace, et l’alliance avec les Etats-Unis de Trump est largement plébiscitée.

A proximité de l’ensemble de cette mouvance, Viktor Orban, Premier ministre hongrois, est présenté comme le nationaliste en chef de l’Union Européenne. Pourtant nous ne pouvons, pour plusieurs raisons, le considérer comme tel dans le cadre du Parlement européen. En effet, le parti de M. Orban, Fidesz-Union civique hongroise, appartient encore et toujours au PPE (Parti Populaire Européen), principal parti de la droite européenne. Bien que 150 membres du PPE aient voté en faveur de la procédure de sanction prévue à l’article 7 du TUE (Traité sur l’Union européenne) contre la Hongrie, une exclusion des camarades de Orban du groupe parlementaire est formellement rejetée à l’heure actuelle.

Au contraire, avec le tournant conservateurs pris par Les Républicains français, mais aussi par le PP (Partido Popular) en Espagne, et face à l’affaiblissement de la démocratie chrétienne italienne et allemande, la ligne défendue par Orban pourrait devenir majoritaire au sein du PPE, raison de plus pour lui de ne pas le quitter.

Dans ces conditions, le Parti d’Emmanuel Macron, qui devrait rejoindre le groupe centriste ALDE, serait ensuite contraint de choisir entre rester seul à la tête d’un groupe que les sondages annoncent entre 90 et 100 députés, ou s’allier avec le PPE, au sein duquel la droite dure hongroise pourrait dominer.

Les élections européennes sont donc l’occasion pour la gauche française de rejeter cette vision manichéenne et réductrice, qui nuit au débat politique, entre « les progressistes » d’un côté et les « nationalistes » de l’autre. Comme nous avons tâché de le montrer, la montée de l’extrême droite sera finalement contenue à l’échelle du parlement de l’Union.

Ensuite, il conviendra de rester attentifs au choix que LREM fera entre l’isolement au centre et l’alliance à droite avec un PPE de plus en plus marqué par l’empreinte de Viktor Orban.

Dans ce contexte, une gauche rassemblée et qui rejetterait avec force toute éventualité de « grande coalition » avec le PPE poserait les fondements d’un débat démocratique européen renouvelé.

1 https://hemispheregauche.fr/le-parti-personnel-une-impasse-collective-3

1 https://hemispheregauche.fr/nationalistes-contre-progressistes